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18,8 millions $ pour une route « panoramique » signée Chevrette

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MARIO TURCOTTE
Mario Turcotte | CEIC

L'ex-directeur du ministère des Transports pour la région Laurentides-Lanaudière reconnaît que le chemin du Nordet, construit à grands frais à l'initiative de l'ex-ministre péquiste des Transports Guy Chevrette, au terme d'un processus irrégulier, s'est révélé de peu d'utilité.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

« C'est un lien récréotouristique... il n'y a vraiment pas une grande utilisation, le débit de circulation est très faible », a admis Mario Turcotte.

Quelque 18,8 millions de dollars ont été investis par Québec, début 2000, pour la construction de ce lien routier entre St-Donat et Lac-Supérieur.

« Visuellement c'est une route panoramique, mais ce n'est pas un lien très utilisé. » — L'ex-directeur territorial du MTQ dans Laurentides-Lanaudière Mario Turcotte

Lors de son témoignage l'an dernier, l'ex-vice-président au développement des affaires de la firme Roche, Gilles Cloutier, avait soutenu que l'ex-ministre des Transports avait « magouillé » dans ce dossier. Guy Chevrette, que la commission compte entendre d'ici la fin de ses travaux, a toujours nié toutes les allégations de Gilles Cloutier, qu'il a qualifiées de « totalement fausses et diffamatoires ».

L'ex-directeur territorial pour Laurentides-Lanaudière Mario Turcotte a expliqué mercredi à la commission que ce projet d'un tronçon de 30 kilomètres avait initialement été défendu auprès du ministère par la municipalité de Saint-Donat, qui souhaitait un meilleur accès avec Mont-Tremblant.

Sa direction territoriale, a-t-il expliqué, avait évalué que ce projet de route municipale allait coûter 15,5 millions de dollars. M. Turcotte a expliqué que le cabinet du ministre des Transports Guy Chevrette était pressé d'obtenir une réponse.

Le ministère avait pourtant déjà jugé dans le passé que ce lien routier n'était pas nécessaire, puisque d'autres routes permettaient d'accéder à Mont-Tremblant. La décision de construire la route n'était donc pas celle du MTQ, mais celle du gouvernement péquiste. L'ex-adjoint au sous-ministre des Transports, Gilles Roussy, avait dit la même chose devant la commission.

L'ex-directeur du MTQ a dit que ce dossier a pris une autre tournure début décembre 2000, après que le cabinet du ministre eut finalement décidé de faire passer le dossier des mains de St-Donat à la MRC de la Matawinie. Avec le recul, M. Turcotte croit que M. Chevrette a voulu confier la gestion du dossier à la MRC pour « que ce soit plus neutre ».

Il admet par ailleurs que Gilles Cloutier a fait des pressions pour ce transfert de dossier, mais sans pouvoir dire si elles se sont avérées déterminantes. M. Cloutier, assure-t-il, souhaitait que Roche obtienne ce projet dès l'été 2000.

M. Turcotte estime par ailleurs « plausible » que ce soit M. Cloutier lui-même qui l'ait avisé le premier que le contrat allait être géré par la MRC de Matawinie, ayant parlé plus tôt à M. Chevrette.

Sur les chapeaux de roues

Finalement, c'est le 22 janvier que l'entente est signée entre le ministre des Transports et la MRC. Alors, a expliqué M. Turcotte, tout s'est déroulé très vite. Le 29 janvier, le ministre Chevrette l'appelle pour lui faire savoir qu'il veut que la firme de génie pour le projet soit choisie par les maires concernés de la MRC, ajoutant que lui-même n'entend pas se mêler de leur choix et qu'il veut un processus « clean ».

M. Turcotte fait donc ainsi et les réunit en comité lors duquel il est décidé d'inviter les firmes Roche, Génivar et CIMA+ à soumissionner.

Les invitations sont faites le 8 février et, 13 jours plus tard, soit après un délai très court, le comité, composé des maires de Saint-Donat, de Chertsey et de Rawdon, de M. Turcotte et du directeur de la MRC, se réunit pour faire son choix.

Roche l'emporte avec une note de plus de 90 %, contre environ 70 % pour les deux autres firmes au terme d'une évaluation faite, a souligné la commission, par cinq jurés dont trois - les maires - n'avaient eu jusqu'alors aucune expérience du genre. Mais M. Turcotte maintient que le choix de Roche était avisé, concédant que ces derniers s'étaient appuyés sur lui pour les questions techniques.

« Mon souvenir est qu'on arrivait presque en consensus. » — Mario Turcotte

Et enfin, le 8 mars, Gilles Roussy, l'adjoint au sous-ministre des Transports, l'appelle pour lui confirmer l'octroi d'une subvention de 15,5 millions du ministère des Finances pour le projet.

Fort d'une subvention gonflée à 18,8 millions, les travaux ont commencé en mai 2002 pour se terminer en décembre 2003.

Mais cette route qui devait être à terme à la charge des municipalités desservies ne le fut finalement que sur papier. Car avant même la fin des travaux, en juillet, le bureau du ministre - sinon du sous-ministre - décide finalement de prendre à sa charge son exploitation, son entretien, son déneigement...

M. Turcotte a notamment expliqué que la mairesse de Lac-Supérieur notamment, qui avait été contre ce projet, rechignait à assurer sa part des frais. Elle n'avait d'ailleurs pas siégé au comité de sélection.

« Ce n'est pas un processus régulier. Il n'y a rien qui est standard dans ce projet-là, allant jusqu'à la reprise de l'entretien. » — Mario Turcotte

Retour sur une présumée « magouille »

En mai 2013, Gilles Cloutier a accusé Guy Chevrette d'avoir fait de la « magouille » dans le dossier du chemin du Nordet. Il avait notamment soutenu que Guy Chevrette lui avait dit qu'il « aimerait ça » que le contrat de construction pour ce projet soit accordé à Asphalte Desjardins, où travaillait un de ses amis. M. Turcotte a confirmé mardi que Claude et surtout Jacques Desjardins étaient des proches de M. Chevrette.

Selon Gilles Cloutier, Roche a effectivement manœuvré de manière à ce qu'une filiale d'Asphalte Desjardins, JL Campeau, obtienne le contrat.

Une fois le contrat signé, Gilles Cloutier dit avoir remis une somme de 25 000 $ à un « grand ami » de Guy Chevrette, Gilles Beaulieu. Selon M. Cloutier, il avait été convenu qu'une somme de 100 000 $ serait versée à M. Beaulieu, mais il n'a pu dire si ce fut le cas.

M. Cloutier a soutenu que c'est lui qui a convaincu M. Chevrette de confier le contrat à la MRC de Matawinie et suggéré la composition du comité de sélection. M. Cloutier estimait qu'il avait la plupart de ces derniers dans sa poche.

Devant la commission, M. Turcotte a soutenu n'avoir jamais pensé un instant que l'octroi du contrat avait pu être organisé en coulisse par M. Cloutier. Il croit toujours que les membres du comité ont agi de bonne foi.

Lorsque Chevrette approuve... Chevrette

En fin d'avant-midi, Mario Turcotte a donné quelques exemples démontrant comment certains contrats tarifés (sans appel d'offres) pouvaient être accordés à la suite d'une intervention du bureau du sous-ministre, voire du ministre lui-même.

Il a par exemple expliqué qu'en août 2001, Guy Chevrette, alors député de Joliette et ministre des Transports, lui avait demandé d'ajouter certains projets à la programmation de la direction territoriale. Le MTQ disposait toujours à cette période d'une « rallonge budgétaire », constituée par des projets prévus, mais non réalisés.

« En discutant avec lui, il dit : "j'aimerais ça que tu ajoutes pour les Laurentides 400 000 $ dans le secteur de Mont-Laurier, dans le pavage, et un projet dans le secteur du Lac-Supérieur, chemin Duplessis. Un montant à déterminer. Regarde ça et tu me feras une proposition" », a relaté Mario Turcotte.

Notant que l'ajout de ces projets devait être approuvé par le ministre des Transports, le commissaire Renaud Lachance lui a lancé, pince-sans-rire : « Pensez-vous qu'il l'a approuvé? ». « Probablement », a répondu le témoin, amusé.

M. Turcotte a précisé qu'il croyait qu'à cette époque, les contrats tarifés pour les secteurs de Mont-Laurier et de Lac-Supérieur étaient destinés à des usines appartenant à Asphalte Desjardins. Il avait indiqué hier que deux des patrons de l'entreprise, Jacques et Claude Desjardins, étaient des proches de Guy Chevrette.

Il appert cependant que certains contrats tarifés étaient également donnés en début d'année. Le témoin a ainsi raconté qu'en avril 2002, le conseiller du sous-ministre des Transports, André Picard, lui avait demandé d'accorder deux contrats tarifés valant chacun 500 000 $ à l'usine d'asphalte Bourget, propriété de Pierre De Langis.

M. Turcotte a peiné à expliquer cette situation. « J'imagine qu'ils ont regardé pour cette usine-là, et je n'avais pas de projet. Pis ils m'ont demandé : "est-ce que tu pourrais nous envoyer des projets pour qu'on puisse..." Ça, c'est l'interprétation que j'en fais. »

M. Turcotte dit avoir conséquemment attribué deux projets à Bourget, en précisant qu'il s'agissait là, comme dans le cas précédent, de travaux considérés nécessaires par la direction territoriale. Il a noté que Bourget obtenait généralement moins de contrats tarifés que d'autres de la région, son « rayon d'action » étant plus petit.

« On décide de ne pas aller en appel d'offres pour donner le contrat à De Langis, c'est ça qui se passe ici? Oui. » — Échange entre Renaud Lachance et Mario Turcotte

M. Turcotte a reconnu être allé au hockey, le 13 mars 2001, avec Guy Chevrette et Jacques Desjardins d'Asphalte Desjardins dans une loge. Le tout avait été payé par Jacques Desjardins, qui a invité M.Turcotte au nom de son ami Guy Chevrette.

M. Turcotte a aussi convenu que Gilles Cloutier lui donnait à l'occasion des billets de football, de hockey, et qu'il a assisté avec lui à un match d'ouverture des Expos. En fait, de nombreuses firmes et entreprises procédaient de même avec lui.

M. Turcotte n'a jamais pensé à l'époque que ces cadeaux pouvaient influer sur ses décisions et dit avoir agi « sans arrière-pensée ».

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