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Témoignage de François Beaudry devant la commission Charbonneau: l'homme par qui le scandale arriva

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FRANCOIS BEAUDRY
Patrick Bellerose

Le lanceur d'alerte du ministère des Transports du Québec (MTQ), François Beaudry, témoigne aujourd'hui à la commission Charbonneau. Le Huffington Post Québec l'a rencontré il y a quelques semaines. Portrait.

En 2009, François Beaudry a dévoilé publiquement, dans le cadre de l'émission Enquête, les pratiques collusionnaires d'un petit groupe d'entrepreneurs et ses liens présumés avec la mafia. Devant l'inaction de la police, et malgré les risques, celui qui allait devenir grand-père pour la deuxième fois refusait de demeurer silencieux. «Je ne voulais pas que mes petits-enfants vivent dans cet univers-là», dit-il.

Ses révélations, suivies de plusieurs autres, lanceront une vague d'enquêtes journalistiques qui mèneront à la création de la commission Charbonneau, à la chute de plusieurs maires et à de nombreuses accusations au criminel. S'il savait qu'il s'attaquait à de puissants intérêts, François Beaudry avait sous-estimé le système qu'il dénonçait. «Je n'aurais jamais pensé que c'était si gros.»

Un système connu dès 2003

Tout commence en 2003. Ingénieur de formation, François Beaudry est alors conseiller au sous-ministre du ministère des Transports. Un entrepreneur de la région de Montréal le contacte et lui annonce le montant des soumissions qui remporteront dix contrats, le lendemain, à Laval. Le jour venu, huit des montants s'avèrent exacts. «Il y a dû y avoir un changement de dernière minute pour les deux autres», croit François Beaudry. Puisque cette information est censée demeurer secrète jusqu'à l'ouverture des scellés, la conclusion est claire: il y a collusion.

«Ce que ma source me racontait ressemblait beaucoup au témoignage de Lino Zambito devant la commission Charbonneau», dit François Beaudry. Le contrôle du marché par la mafia montréalaise, la mainmise de l'administration Vaillancourt à Laval, la collusion sur la Rive-Nord de Montréal : François Beaudry a confié toutes ces informations à la Sûreté du Québec (SQ) dès 2003... puis a attendu six ans. En vain.

Où était la police?

Les conversations avec son informateur avaient débuté à la fin de l'année 2002. L'entrepreneur tentait de pénétrer le marché montréalais, sans succès. Jusqu'à sa retraite en 2007, François Beaudry servira de courroie de transmission entre son contact et la Sûreté du Québec. Pour contacter sa source, il doit se rendre à une cabine téléphonique afin d'éviter d'être sur écoute. Dans son entourage, on le surnommera «FBI», pour «François Beaudry Investigation». Après quelques mois, l'entrepreneur acceptera finalement de rencontrer les policiers. Il craignait l'infiltration de la mafia, même au sein de la SQ, raconte François Beaudry. «Il m'a dit 'tu ne peux pas imaginer l'influence de ces gens-là, à tous les niveaux'.»

Après une période d'échanges intensifs avec la SQ, François Beaudry a senti un «désintéressement» de la part des policiers. «Ça demeure encore nébuleux pour moi, dit-il. Il y a quelque chose qui s'est passé, je ne sais pas quoi». Tout à coup, on lui affecte un nouvel interlocuteur. L'entrepreneur, lui, n'a jamais été interrogé après la rencontre de 2003. «Pendant tout ce temps-là, je m'attendais à ce qu'il y ait une razzia, que plusieurs personnes soient arrêtées, dit François Beaudry. Mais il ne se passait rien.» Il se souvient même d'une discussion avec les policiers: «Je me disais déjà que ça prendrait une commission d'enquête».

Il y a deux semaines, celui qui était directeur général de la SQ au moment où François Beaudry a contacté le corps policier a témoigné devant la commission Charbonneau. Questionné sur l'inaction des policiers devant les révélations de François Beaudry, Florent Gagné a affirmé qu'il préférait à l'époque ne pas s'occuper des enquêtes criminelles afin d'éviter les soupçons d'ingérence. Quelques mois plus tard, il deviendra sous-ministre aux Transports, soit le supérieur du lanceur d'alerte. À ce moment-là, non plus, il ne discutera pas en détail du dossier avec François Beaudry, comme il l'a admis devant la commission Charbonneau.

Révélations explosives

C'est en 2009, après avoir pris sa retraite, que François Beaudry décide de déballer son sac sur la place publique. «Entre 2003 et 2009, je me suis torturé l'esprit à essayer de comprendre ce qui se passait.» Un soir, à l'émission Tout le monde en parle, les journalistes Marie-Maude Denis et Alain Gravel parlent de leur enquête sur les malversations dans le dossier des compteurs d'eau à Montréal. François Beaudry les contacte et accepte de témoigner à visage découvert: «Je ne voulais pas me cacher le visage comme un terroriste», explique-t-il.

Pourtant, la décision de dénoncer publiquement était délicate. D'une part, il voulait garder le soutien des policiers. D'autre part, il se savait déjà connu du milieu de la construction et du monde «mafieux» en raison d'un rapport qu'il avait rédigé sur de la possible collusion dans les travaux du rond-point L'Acadie à Montréal.

Le soir de la diffusion du reportage d'Enquête, François Beaudry et sa conjointe sont calmes. «On a allumé la télévision quelques secondes seulement avant le début de l'émission.» Au cours du reportage, il lâche la bombe : la mafia montréalaise contrôle le milieu de la construction. François Beaudry affirme aujourd'hui que le système de collusion à Montréal est tombé le soir même : «Je le sais de source sûre».

Ce n'est que le lendemain qu'il prend conscience de l'impact de ses révélations. Il était «ébranlé» et a vécu un «état de panique». Il contactera même un notaire pour léguer ses biens à ses filles, en cas de poursuite judiciaire. Il l'admet du bout des lèves, mais il craignait de se «faire régler mon compte». Encore une fois, il déplore l'absence de la SQ, qui ne lui a pas proposé de protection. «Le seul coup de pouce que j'ai eu, c'est celui d'un ami qui a envoyé une patrouille faire une ronde devant chez moi», raconte-t-il.

Sa famille l'a appuyé dans ses démarches, mais s'inquiétait des conséquences. Une de ses filles craignait pour la sécurité de ses enfants. Sa conjointe et ses deux filles ont d'ailleurs refusé de témoigner pour ce portrait. «Je crois que ça les a affectés plus que je l'avais réalisé», admet François Beaudry. Quant à ses anciens collègues au MTQ, ils se sont mis à l'éviter. «C'est comme si j'avais eu la lèpre», dit François Beaudry.

Le coût de la dénonciation

D'ailleurs, François Beaudry met en garde ceux qui seraient tentés de dénoncer des malversations au sein de leur entreprise. Il cite des cas où le délateur a tout perdu. Par exemple, une fonctionnaire de l'assurance-emploi, Sylvie Therrien, a été congédiée pour avoir révélé l'existence de quotas imposés aux enquêteurs. «Si je n'avais pas déjà été à la retraite, je ne suis pas certain que j'aurais dénoncé publiquement, dit-il. Au moins, je me serais bien protégé avant de le faire.»

Il souligne également que c'est sa source qui courait le véritable danger. «Ce que j'ai vécu, ce n’est rien à côté de lui, lance-t-il. Si les mafieux de Montréal comprennent que c'était lui, l'élément déclencheur...» Soudain, il s'empourpre. Son visage trahit son inquiétude pour son informateur.

Malgré tout, François Beaudry dit ne pas regretter son geste. «Si nous n'avions rien fait, le système se serait étendu à tout le Québec.» Depuis ses dénonciations, quelles démissions ou accusations lui ont fait le plus plaisir? «Dès 2003, tout le monde savait qu'à Laval il y avait de la magouille, même aux [ministère des] Affaires municipales, mais personne ne pouvait rien faire.» François Beaudry ne cache pas son plaisir d'avoir vu le maire de Laval Gilles Vaillancourt démissionner à l'automne 2012, puis être accusé de gangstérisme, entre autres, aux côtés de Tony Accurso. «Gilles Vaillancourt, c'était un escroc de la pire espèce.»

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