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Le "Maracanazo", la tragédie nationale du Brésil

25/04/2014 06:07 EDT | Actualisé 25/06/2014 05:12 EDT

Et soudain, le silence. Ce 16 juillet 1950, le poids de l'Histoire vient de s'abattre sur les 200.000 spectateurs du Maracana, tandis que l'Uruguay s'adjuge la Coupe du monde aux dépens du Brésil, à Rio de Janeiro.

Le "Maracanazo", une pièce tropicale fidèle aux six éléments de la tragédie édictés par Aristote:

. L'histoire

Uruguay-Brésil est le dernier match du tour final, et donc une finale officieuse. La Seleçao n'a besoin que d'un nul pour remporter son premier titre mondial, alors que la Celeste doit absolument gagner pour être couronnée une deuxième fois (après 1930).

Friaça ouvre le score pour le Brésil (47e), mais Schiaffino égalise (66e), et Ghiggia marque le but décisif (79e). 2-1 pour l'Uruguay, champion du monde.

Tout le Brésil est sonné. Le président de la Fifa, le Français Jules Rimet, expédie la remise du trophée au capitaine uruguayen, Varela.

. Les personnages

Des héros, des maudits. Ghiggia, unique survivant des 22 acteurs, a fait une passe décisive et marqué le but coup de théâtre. "Je n'ai pris conscience de son impact que quelques années plus tard, quand on a commencé à écrire des livres sur le sujet, qu'on m'interrogeait dessus", dit-il à l'AFP.

Plus que le premier buteur, Schiaffino, Varela est l'autre héros uruguayen, le "Gran Capitan", l'aboyeur, celui qui a su utiliser l'euphorie brésilienne d'avant-match pour motiver ses coéquipiers.

Barbosa, le gardien de la Seleçao, fut accusé à jamais d'avoir ouvert son angle sur le tir fatal de Ghiggia. A la fin de sa vie, il se disait le seul Brésilien à purger une peine de plus de 30 ans.

Autre bouc émissaire: l'arrière gauche Bigode, déposé deux fois par Ghiggia. "J'ai pensé à la mort, c'était le mieux pour moi, confie-t-il dans le livre intitulé Maracanazo de Teixeira Helder. Ensuite, je me suis dit que même mort, les gens auraient continué à me haïr".

. L'expression

L'expression de cette tragédie, ce sont des images, des gestes, des mots.

L'image: cette course effrénée de Ghiggia sur 40 mètres. Elle hante la mémoire collective brésilienne comme aux Etats-Unis le film amateur de l'assassinat de John Kennedy.

Le geste: Barbosa qui s'avance parce qu'il anticipe le centre, à l'image du premier but. Mais Ghiggia frappe au ras du poteau.

Les mots: la star de la Seleçao, Zizinho, avait pourtant prévenu ses coéquipiers. "Les Uruguayens lacent leurs crampons avec leurs propres veines!" Mais la tirade la plus éloquente reviendra à Ghiggia: "Seules trois personnes ont fait taire le Maracana: Frank Sinatra, le pape, et moi!"

. La pensée

"Notre catastrophe, notre Hiroshima, a été la défaite contre l'Uruguay en 1950", écrivait de rage Nelson Rodrigues (revue Realidade, 1966).

"C'est peut-être la plus grande tragédie de l'histoire contemporaine du Brésil, abonde l'anthropologue Roberto Da Matta. C'est arrivé au moment où le Brésil voulait prendre sa place en tant que nation au grand destin".

Car après l'effondrement de l'Europe, le pays voulait organiser la première Coupe du monde d'après-guerre, construire le plus grand stade de la planète et s'y faire sacrer. En ratant la dernière marche, la fierté du peuple brésilien tombait de haut.

Et les vieux démons du racisme de resurgir. Pour certains, Barbosa et Bigode n'étaient plus des joueurs, mais des Noirs. "Je n'arrive pas à dormir avec ces mots (+mollasson de nègre+) qui résonnent dans mes oreilles et me blessent à l'âme", disait alors Bigode.

. Le spectacle

Dans les jours précédant le match décisif, c'était le cirque du côté de l'équipe du Brésil. Le sélectionneur Flavio Costa avait décidé de transférer le camp de base à Sao Januario, un quartier bruyant, et de l'ouvrir à supporteurs, journalistes, politiques. Il avait lui-même des ambitions politiques...

La mise en scène fut assurée aussi par la presse brésilienne avant le match. Le 16 juillet, le quotidien O Mundo, au diapason des autres journaux, publiait une photo de l'équipe en titrant: "Voici les champions du monde!"

Les suicides dont on a parlé? "Je crois que les prétendus suicides sont une légende urbaine", confie à l'AFP Geneton Moraes Neto, auteur de l'ouvrage "Dossiê 50".

Mais comme le spectacle doit continuer, le Brésil se relèvera avec les conquêtes de 1958, 1962, 1970, 1994 et 2002, qui allaient atténuer le traumatisme, sans jamais y remédier. Les joueurs présents au Maracanazo furent "les précurseurs des cinq titres", estime le sélectionneur actuel, Luiz Felipe Scolari.

. Le chant

Silence et sanglots pour la musique de fond. L'hébétude du Maracana ouvrait "la décennie du silence", jusqu'au sacre de 1958 sous l'impusion de Pelé. Le "Roi" avait décidé de devenir footballeur en voyant son père pleurer le jour de la tragédie.

"Quand (l'arbitre anglais) M. Reader a donné le coup de sifflet final, le Maracana fut le théâtre de la plus grande veillée funèbre", écrira Mario Filho. Et le célèbre journaliste, qui allait donner son nom officiel au stade après sa mort en 1966, d'ajouter: "On entendait des cris de veuves siciliennes".

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