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Un an après l'effondrement du Rana Plaza, les Bangladais demeure sceptiques

24/04/2014 12:17 EDT | Actualisé 24/06/2014 05:12 EDT

SAVAR, Bangladesh - Un an après l'effondrement de l'usine de vêtements du Rana Plaza, au Bangladesh, la couturière Shefali affirme qu'elle préférerait mourir de faim plutôt que retourner travailler en usine.

Comme plusieurs survivants de la pire catastrophe jamais connue dans l'industrie du vêtement, la jeune femme de 18 ans, qui ne porte que le seul nom de Shefali, dit souffrir de dépression et revoir régulièrement dans sa tête les images de la tragédie ayant coûté la vie à plus de 1100 personnes. Elle a été blessée lors de l'accident survenu il y a un an jeudi et souffre encore de douleurs au dos.

Et malgré les efforts des marques occidentales pour améliorer la sécurité dans les usines de vêtements du pays, Shefali croit que la population la plus pauvre ne profitera pas de ces améliorations. Le pays a l'un des salaires minimums les plus bas au monde — environ 66 $ par mois — tout en produisant les biens que vendent les plus grands détaillants au monde.

«Nous mourons, nous souffrons, personne ne s'occupe de nous», a déploré Shefali plus tôt ce mois-ci alors qu'elle visitait le site de l'effondrement. Elle n'a pas recommencé à travailler et habite chez ses parents.

«Je rêvais de me marier, de fonder ma propre famille, a-t-elle déclaré. Mais maintenant, tout semble impossible.»

L'effondrement a eu des conséquences. Le propriétaire de l'édifice Rana Plaza, construit illégalement, est aujourd'hui derrière les barreaux, dans l'attente d'une enquête, mais on ignore quand aura lieu son procès. Les propriétaires des cinq manufactures exploitées à l'intérieur du bâtiment ont aussi été détenus. Les autorités ont nommé davantage d'inspecteurs d'usines et prévoient en ajouter d'autres. Elles disent vouloir s'assurer qu'aucune autre usine ne sera construite sans respecter les règles de sécurité.

Les problèmes ne sont cependant pas tous disparus. Selon Human Rights Watch, les entreprises internationales dont les vêtements étaient fabriqués dans les cinq manufactures du Rana Plaza ne contribuent pas suffisamment au fonds mis sur pied pour soutenir les survivants et les familles des employés décédés.

«Un an après l'effondrement du Rana Plaza, trop de victimes et leur famille sont très près de la misère», affirme Phil Robertson, directeur adjoint de la branche asiatique de l'organisation. «Les marques de vêtements internationales devraient aider les blessés et les dépendants des travailleurs tués qui fabriquaient leurs vêtements.»

L'objectif du fonds, présidé par l'Organisation internationale du Travail, est de 40 millions $, mais seulement 15 millions $ y ont été versés jusqu'à maintenant, selon Human Rights Watch. Les détaillants Loblaw, Bonmarche, El Corte Ingles et Primark se sont tous engagés à donner de l'argent. Mojtaba Kazazi, un ancien fonctionnaire de l'ONU qui préside le comité gérant le fonds, dit avoir commencé à verser 50 000 takas (640 $) comme premier paiement aux familles des victimes.

La structure même de l'industrie du vêtement au Bangladesh est également perçue comme problématique.

Selon une récente étude de l'école des Affaires de l'Université de New York, le secteur est principalement axé sur la sous-traitance, et les manufactures se tournent vers des usines ayant les pires conditions de travail.

«En l'absence de réglementation par le gouvernement du Bangladesh, la fréquence de la sous-traitance fait en sorte que l'on cherche à obtenir les plus bas coûts possibles, explique Sarah Labowitz, coauteure de l'étude. Cela signifie que les usines recevant les contrats de sous-traitance oeuvrent avec une marge très mince, de sorte que les inquiétudes quant à la sécurité et aux droits des travailleurs sont laissées de côté.»

Plusieurs travailleurs de l'industrie du vêtement doutent que des changements durables seront apportés au Bangladesh. Au moment de l'effondrement, le 24 avril 2013, des milliers d'habitants travaillaient à l'intérieur du Rana Plaza, à Savar, point central de l'industrie du vêtement du pays, évaluée à 20 milliards $.

Au total, 1135 personnes ont perdu la vie et des milliers d'autres ont été sauvées des décombres. Des secouristes ont retrouvé Reshma Begum 17 jours après l'effondrement, et les autorités ont qualifié son sauvetage de miraculeux.

Lorsque l'édifice a commencé à s'écrouler, Mme Begum raconte avoir descendu un escalier jusqu'au sous-sol, où elle s'est retrouvée coincée. Elle a trouvé de la nourriture séchée et des bouteilles d'eau, qui lui ont sauvé la vie.

Bien que son histoire ait une fin heureuse — elle travaille aujourd'hui dans un hôtel international d'un luxueux quartier de Dhaka — la jeune femme est toujours hantée par le désastre.

«Je ne peux tolérer la noirceur dans ma chambre, la nuit. La lumière est toujours allumée, a-t-elle confié. Si la lumière est éteinte, je commence à paniquer. C'est comme si j'étais toujours là (à l'intérieur du Rana Plaza).»

Mme Begum, qui dit avoir 18 ou 19 ans, espère que les propriétaires des usines feront un jour face à la justice.

«Tant de gens sont morts à cause d'eux, a-t-elle lancé. Je veux qu'ils soient exécutés.»

Alors que certains des travailleurs du Rana Plaza ont quitté l'industrie du vêtement pour de bon, d'autres ont dû retrouver un emploi que plusieurs perçoivent comme une façon de se sortir de la pauvreté. Chaque année, au moins 300 000 habitants des régions rurales — et peut-être jusqu'à 500 000 — se rendent dans la région de Dhaka, qui est déjà l'une des villes les plus peuplées de la planète.

La pauvreté demeure la norme dans la majeure partie de la campagne du Bangladesh, où moins de 60 pour cent de la population adulte est lettrée. Pour ces gens, le salaire régulier du travail en usine peut hausser considérablement la qualité de vie.

À la veille de l'anniversaire de l'effondrement, un porte-parole du premier ministre Sheikh Hasina a tenté de minimiser les critiques liées à la réponse du gouvernement devant la tragédie, indiquant que le pays devait protéger la lucrative industrie du vêtement.

«Le Bangladesh travaille fort pour améliorer les conditions de travail, a assuré le porte-parole Mahbubul Hoque Shakil. Tous doivent cependant se souvenir que si cet important secteur est touché par la propagande négative, des millions de familles de travailleurs seront les principales victimes.»

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