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A Kasensero, le sida fait des ravages chez les pêcheurs ougandais

22/04/2014 02:38 EDT | Actualisé 21/06/2014 05:12 EDT

Il est 07h00 du matin, les rayons du soleil illuminent déjà les eaux du lac Victoria et les pêcheurs rentrent au port après une longue et périlleuse nuit. Poissons vendus, filets démêlés, certains rejoignent leurs familles. Mais la plupart filent vers les bars de Kasensero et leurs prostituées.

C'est ici, dans les années 1980, que le premier cas ougandais de sida a été signalé. Aujourd'hui, 43% de la population de cette petite ville de 10.000 habitants du bord du lac, plaque tournante de la prostitution, est porteuse du virus, contre une moyenne nationale de 7%.

"Boire et aller voir des femmes, c'est la raison d'être de la plupart des pêcheurs", explique Josua Mununuzi, propriétaire de quatre bateaux.

Depuis dix ans qu'il travaille à Kasensoro, à quelques km de la frontière tanzanienne, "rien n'a changé", confie-t-il, à part, peut-être, les visages des prostituées arpentant les allées poisseuses du centre d'où émane une odeur fétide, mélange d'urine et d'ordures.

"Aujourd'hui, toutes ces communautés de pêcheurs sont considérées comme ayant le plus haut taux de prévalence du VIH du pays", explique le Dr Raymond Byaruhanga, directeur exécutif du Centre d'information sur le sida à Kampala, la capitale ougandaise.

Principale cause, selon lui: "l'afflux de travailleurs du sexe venant de l'extérieur des villages".

- 'Du sang qui coulait' -

Attirées par les revenus relativement élevés des pêcheurs, les prostituées restent quelques mois, souvent pendant la haute saison de pêche, puis repartent avec des économies en poche et, souvent, avec le VIH.

Sheyla est arrivée de Kampala il y a deux mois. Comme une majorité de prostituées de la ville, elle occupe une minuscule chambre près des bars. Des sous-vêtements sèchent dans un coin, contre un banc où sont étalés des préservatifs. Un petit lit, auquel pend une moustiquaire, occupe la moitié de la pièce.

Régulièrement, confie-t-elle, ses clients lui demandent de ne pas utiliser de préservatifs. Si elle dit systématiquement refuser, elle avoue que ce n'est pas le cas de toutes ses collègues.

"J'ai une amie, après avoir couché avec un homme, elle a retiré le préservatif et l'homme avait du sang qui coulait", raconte-t-elle. "Ca me fait peur".

Sheyla fait payer entre 5.000 et 10.000 shillings la passe (entre 1,40 et 2,80 euros), à la tête du client. Cela parait peu, mais avec une moyenne de cinq clients par jour, elle a économisé assez pour s'acheter un petit terrain où elle espère construire une maison.

- Pêcheurs fatalistes -

"Les pêcheurs n'ont aucun problème à payer pour des relations sexuelles", explique le Dr Kato Francis, médecin à l'hôpital délabré de Kasensero.

"Il est tellement risqué d'aller sur le lac que, quand ils reviennent, ils veulent dépenser leur argent selon leur bon plaisir. Ils peuvent mourir le lendemain, donc ils ne font pas de projet pour l'avenir", résume Josua Mununuzi.

Le Dr Byaruhanga confirme: "Il y a une mentalité parmi les pêcheurs qui les conduit à se dire: 'Un jour (...) mon bateau chavirera et je mourrai, donc je n'ai pas à avoir peur du VIH. Il prendra plusieurs années à me tuer'".

Car les tempêtes sont fréquentes sur le lac Victoria et le moindre coup de vent, la moindre vague un peu forte font facilement chavirer les fragiles embarcations de pêcheurs qui souvent ne savent pas nager et sortent sans gilet de sauvetage.

Apolinari Yousters, 57 ans, vit et pêche à Kasensero depuis 21 ans. Il y a trois ans, il est allé se faire tester pour la première fois et le verdict est tombé: séropositif.

Quand pense-t-il avoir contracté le virus? Il n'en a aucune idée. Qui le lui a transmis ? Jamais marié, il hésite, puis finit par lâcher, laconiquement: "des prostituées ou filles de bar".

Des prostituées aux pêcheurs, des pêcheurs aux prostituées, le virus passe ensuite aux épouses, qui parfois le transmettent elles-mêmes à d'autres hommes quand leurs maris partent sur le lac.

"Les personnes qui viennent de l'extérieur pour acheter du poisson passent souvent la nuit en ville et finissent par coucher avec les femmes des pêcheurs", dit encore le Dr Byaruhanga.

Le va-et-vient continuel des travailleurs du sexe, marchands et même pêcheurs rend les soins et le suivi des malades extrêmement difficiles, souligne-t-il.

De nombreuses ONG et organisations d'aide sont venues à Kasensero ces dernières années pour travailler sur les "problématiques liées au sida", affirme le Dr Francis.

Mais, reconnaît-il, "les changements ont été presque inexistants".

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