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Génocide au Rwanda : souvenirs de la fin du monde

06/04/2014 03:40 EDT | Actualisé 05/06/2014 05:12 EDT

Avril 1994, j'étais dans une salle de montage à Edmonton quand les premières images des tueries à Kigali sont apparues sur les écrans. Le téléphone a sonné. Mon rédacteur en chef : « On voudrait t'envoyer au Rwanda... » C'est à peine si j'ai dit oui. Je suis parti faire mes valises.

Un texte de Bertrand Hall Courriel

Cinq jours plus tard, un convoi de la Croix-Rouge part du Burundi, pays au sud du Rwanda. La Croix-Rouge accepte que mon équipe et moi y insérions incognito notre véhicule.

Jusqu'à Kigali c'est presque une ballade dans le pays des mille collines, une sorte de Charlevoix, mais en jungle. Mais aux portes de la ville... un barrage. Des soldats fébriles. La violence est dans leurs yeux, leurs ordres contradictoires, leurs gestes nerveux. De la courbe devant, surgit un vieux diesel, la boîte arrière remplie de fous hurlants qui gesticulent, machettes pointées vers le ciel. Il fait demi-tour et nous longe lentement, avec sa horde entassée qui vocifère, qui nous regarde un à un, avec le même regard halluciné. Finalement, le convoi s'ébranle.

Dès le fameux tournant, les premiers cadavres, parsemés sur les bas-côtés. Nous entrons lentement dans la fin du monde. Là, maintenant, ils sont des milliers qui circulent de chaque côté de l'avenue qui monte. À ma gauche, j'aperçois un haut lampadaire presque arraché. Penché au-dessus d'une masse de gens qui s'agglutinent autour d'une voiture de luxe. Plaque diplomatique, portes ouvertes. Prise de guerre. Butin. Une vague fumée bleutée enveloppe les mouvements erratiques d'une populace en transe. Un magasin d'alcool est éventré. La foule est ivre, mais surtout de meurtres. Nous atteignons l'hôtel des Milles Collines. Nous sommes entrés. La question maintenant, comment allons-nous en sortir?

Dans la nuit, les massacres se sont étendus à tout le pays. Impossible pour le convoi de retourner sur ses pas. Nous sommes bloqués dans la ville. Et même à Kigali, la Croix-Rouge ne sort plus dans les rues. La veille, une de leurs camionnettes, remplie de blessés, a été attaquée en plein jour. Les ambulanciers ont eu la vie sauve, mais les blessés ont tous été jetés sur la route et achevés à coup de machettes. L'hôpital, conçu pour plusieurs centaines de victimes, n'en abrite qu'à peine une trentaine.

Un Tutsi se présente à la grille, tenant d'une main une fillette de sept ou huit ans, et en portant une autre qui ne doit pas en avoir deux. Il demande l'asile. Son quartier va être attaqué cette nuit. L'infirmière suisse lui explique qu'ils ne peuvent pas accepter de réfugiés. Que l'entente avec l'armée rwandaise pour la protection de l'hôpital n'est valable que si c'est un hôpital. S'il se transforme en camp, c'est le massacre garanti.

L'homme hoche la tête, fait mine de partir, puis se retourne en tendant ses enfants vers nous. « Prenez au moins mes filles, je vous en prie », dit-il. L'infirmière blêmit, mais doit refuser.

Le lendemain, de retour de tournage, nous voyons tous les journalistes en train d'évacuer la ville. Trop tard pour nous. Finalement François le caméraman part avec eux pour filmer dans la ville. Je demande asile à l'hôpital et force l'armée à nous y escorter à travers des barrages extrêmement dangereux. François sera finalement évacué avec les autres par avion.

Le lendemain, des cris épouvantables derrière le mur de l'hôpital. Trois femmes ensanglantées et deux petits garçons ont sauté le mur. Assis sur un petit banc, un infirmier rwandais tente de calmer les deux petits qui pleurent. Ils ont vu leur mère se faire tuer au pied du mur. Avec une caméra de fortune, je fais un plan large, un plan moyen, et un gros plan des deux petits. Et puis je ferme la caméra, et je vais m'asseoir plus loin. Pour pleurer à mon tour.

Au bout d'une semaine, nous avons été évacués à notre tour. Revenu au Burundi, nous avons tenté de rentrer à nouveau au Rwanda, sans succès. À la frontière, des milliers de réfugiés atrocement blessés à coup de machette arrivaient à pied de plusieurs centaines de kilomètres. Et dans la rivière frontalière, les eaux charriaient des centaines de cadavres.

Je n'assistais pas à une violence de tribus primitives. C'était la violence humaine que nous portons tous, poussée à son paroxysme. Un pays dont les habitants de chaque ethnie ont un proverbe terrible : « Je sais que tu me hais, et je sais que tu sais, que je le sais. »

Et dans cet enfer, des gens de bonne volonté, parlant de paix et de reconstruire déjà des ponts entre eux. Le pire et le meilleur de l'homme. Voilà ce que j'ai vu au Rwanda en avril 1994.

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