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Internet: moins d'influence américaine, mais à quel prix?

05/04/2014 12:39 EDT | Actualisé 04/06/2014 05:12 EDT

Les Etats-Unis se disent prêts à renoncer à leur rôle central dans la gouvernance d'internet, mais le divorce pourrait s'avérer compliqué.

L'organisme Icann, qui supervise depuis 1997 les noms de domaines sur internet (les fameux ".com" ou ".fr"), est basé en Californie et relève en dernière instance du département du Commerce américain.

Washington a toutefois ouvert la porte le mois dernier à un passage de relais à une "communauté mondiale", rassemblant divers acteurs, avec 2015 comme objectif envisagé.

Cette décision intervient parallèlement à des critiques croissantes d'autres pays sur le poids jugé trop important des Etats-Unis dans la gouvernance d'internet.

Les révélations l'an dernier d'Edward Snowden sur la surveillance de la toile par des agences de renseignement américaines n'ont fait qu'accroître ces tensions, en alimentant les craintes que les Etats-Unis ne manipulent internet à leur propre profit.

- Internet sous contrôle -

Certains mettent en garde contre de possibles risques à long terme pour la liberté d'expression.

C'est l'un des arguments avancés par un groupe de législateurs américains qui a déposé une proposition de loi pour bloquer le processus de retrait des Etats-Unis.

"Rien qu'au mois de mars, on a vu la Russie bloquer des sites d'opposition, la Turquie interdire (le réseau social) Twitter, la Chine mettre de nouvelles restrictions aux vidéos en ligne, et un homme politique de haut rang en Malaisie promettre de censurer internet s'il en a l'opportunité", fait valoir John Shimkus, l'un des auteurs de la proposition de loi. "Il y a des gouvernements vraiment autoritaires dans le monde aujourd'hui, qui n'ont aucune tolérance pour la libre circulation de l'information et des idées."

Les Etats-Unis veulent éviter que le rôle de régulateur revienne à un organisme politisé. Fin 2012, Washington s'était ainsi opposé, avec un groupe d'autres pays, à un traité sur les télécoms qui à son avis ouvrait la porte à une régulation d'internet par une agence des Nations unies.

"Beaucoup de ces gouvernements ne cherchent pas à avoir un internet libre et ouvert", indique à l'AFP Greg Shatan, un avocat américain impliqué dans des groupes de travail de l'Icann. "Il veulent un internet avec des modérateurs, sous contrôle."

Lawrence Strickling, un responsable de la division chargée d'internet au département du Commerce, a relevé lors d'un forum à Washington vendredi que la régulation est "en grande partie une tâche administrative", consistant à vérifier la fiabilité des racines d'internet.

Mais il a prévenu que "rien n'arrivera à moins que nous n'ayons un consensus" sur la gouvernance qui remplisse aussi le critère américain de ne pas avoir un système intergouvernemental ou emmené par un gouvernement.

En surface, le rôle de l'Icann semble certes technique. Mais ses tâches peuvent devenir polémiques, par exemple lorsqu'il doit trancher sur de nouvelles extensions aux enjeux politiques (".corruption"), renvoyant à des marques (".amazon"), ou encore identifiant des sites pornographiques (".xxx").

- Envoyer un message -

Daniel Castro, un analyste de la Fondation pour l'informatique et l'innovation, s'inquiète dans un rapport de ce que, sans la surveillance américaine, "l'Icann ne rende plus de comptes à personne, et soit motivé seulement par les intérêts des individus qui contrôlent l'organisation".

Ce à quoi le président de l'Icann Fadi Chehade, en visite la semaine passée à Washington, rétorque qu'internet "a démontré une capacité extraordinaire à s'autogouverner" sur les 16 dernières années.

Pour lui, le désengagement américain "envoie au monde un message de confiance envers le modèle multilatéral".

Certains experts estiment aussi que les Etats-Unis doivent faire un geste symbolique pour rassurer leurs alliés diplomatiques après les révélations d'Edward Snowden.

Le rôle des Etats-Unis devait cesser à un moment, mais l'affaire Snowden a accéléré les choses, juge ainsi Milton Mueller, un professeur de l'université de Syracuse.

"On ne peut pas dire qu'on veut une solution non-gouvernementale et avoir un gouvernement qui contrôle des choses", relève-t-il.

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