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Mulroney jugeait que Bouchard n'aurait plus d'influence après l'échec de Meech

24/03/2014 08:37 EDT | Actualisé 24/05/2014 05:12 EDT

La nuit avant l'échec de l'accord du lac Meech, Brian Mulroney a déclaré à son conseil des ministres que Lucien Bouchard, qui venait de démissionner, aurait peu d'influence politique par la suite, montrent des documents récemment rendus publics.

Le procès-verbal de la réunion du cabinet du 22 juin 1990 sur la colline du Parlement révèle que le premier ministre avait adopté une attitude de défi face à la désintégration de l'accord, qui visait à obtenir la ratification de la Constitution par le Québec après des années de ressentiment ayant suivi le rapatriement unilatéral de 1982.

Lucien Bouchard avait quitté le conseil des ministres le mois précédent, alors que l'accord du lac Meech, qui aurait reconnu le Québec comme société distincte, commençait à s'effriter.

Auparavant ministre de l'Environnement et lieutenant politique de M. Mulroney au Québec, M. Bouchard a ensuite fondé le Bloc québécois et codirigé le camp du « Oui » vers une quasi-victoire au référendum de 1995, avant de devenir premier ministre du Québec.

M. Mulroney avait admis que l'après-Meech serait « très imprévisible » pour le Canada. Mais il avait minimisé l'influence de Lucien Bouchard, qui a quitté le cabinet après avoir envoyé un message de félicitations au Parti québécois pour souligner le 10e anniversaire du référendum de 1980.

M. Mulroney avait même suggéré que M. Bouchard était en quelque sorte un allié. « Il a dit que l'ancien ministre de l'Environnement n'était pas vraiment un facteur à prendre en compte. L'ancien ministre était effectivement du côté du gouvernement et cela serait à son avantage », peut-on lire dans le procès-verbal.

« M. L. Bouchard découvrirait qu'il ne pouvait être indépendant et avoir une influence soutenue. Il a noté que M. [Jacques] Parizeau préférerait que M. Bouchard reste à Ottawa. » C'est effectivement ce que Lucien Bouchard a fait, en fondant le Bloc québécois avec une poignée d'autres députés conservateurs et libéraux québécois déçus. Le Bloc a remporté 54 sièges sur 75 au Québec aux élections fédérales de 1993.

Brian Mulroney tentait d'apaiser ses ministres ébranlés à la veille de l'échec de l'accord du lac Meech, estime Norman Spector, qui était secrétaire du cabinet aux affaires fédérales-provinciales à l'époque. « Il leur remontait le moral en dénigrant M. Bouchard », a dit M. Spector en entrevue.

Jean Charest et la commission spéciale

Jean Charest, qui était alors député conservateur, doute lui aussi que M. Mulroney se soit fait des illusions quant aux répercussions de la démission de M. Bouchard. « Il pouvait voir comme tout le monde que M. Bouchard avait réussi à susciter des émotions au Québec autour de tout ce processus qui avait dérapé. Tout le monde comprenait cela », a dit M. Charest en entrevue avec La Presse Canadienne. « Mais en tant que chef et premier ministre, il tentait de rassurer ses troupes. »

Cela étant dit, M. Charest estime qu'il était clair que M. Mulroney et d'autres, incluant lui-même, avaient mal interprété les intentions de M. Bouchard. Il souligne que M. Parizeau a déclaré, depuis, qu'il avait aidé M. Bouchard à planifier sa sortie « longtemps avant » sa démission, à l'insu de tout le monde dans le cabinet Mulroney.

Ironiquement, M. Bouchard a joué un rôle important pour persuader M. Charest de présider la commission spéciale chargée de recommander des modifications à l'accord afin de le rendre plus acceptable aux yeux des provinces réfractaires. C'est ce même comité que M. Bouchard a ensuite accusé de vouloir trahir l'accord, utilisant cet argument pour justifier sa démission du cabinet.

M. Charest affirme que sa femme et lui dînaient avec M. Bouchard et d'autres amis lorsque M. Bouchard lui a suggéré de présider la commission. « C'est lui qui m'a demandé de la présider et à l'époque, je n'étais pas très enthousiaste à cette idée. [...] Je n'ai jamais été naïf sur ce qui était en jeu ici. »

Plus tard durant cette soirée, M. Charest a reçu un appel du premier ministre Mulroney, qui lui a demandé si M. Bouchard avait soulevé la question avec lui. « J'ai alors compris que toute cette affaire avait été planifiée », se souvient M. Charest.

Tout au long de son travail au sein de la commission, M. Charest a rencontré régulièrement M. Bouchard pour le tenir informé de l'évolution des choses. Il dit avoir été « stupéfait » de découvrir que M. Bouchard avait prévu être en déplacement hors du pays quand le rapport de la commission devait être présenté et il l'a supplié de changer ses plans, en vain.

M. Charest se souvient tenter « avec insistance » de joindre M. Bouchard à Paris durant le week-end ayant précédé la présentation du rapport et lui en avoir envoyé un exemplaire afin qu'il puisse le consulter à l'avance. « C'était silence radio. Il ne répondait pas à mes appels. [...] J'ai su que c'était fini, se rappelle M. Charest. Nous nous sommes tous sentis trahis parce que nous nous sommes tous fait avoir. »

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