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Au Venezuela, la séparation des pouvoirs mise à mal

23/03/2014 01:45 EDT | Actualisé 22/05/2014 05:12 EDT

Menaces de poursuites et emprisonnements de dirigeants politiques de l'opposition ont relancé au Venezuela le débat sur l'indépendance de la justice, dans un pays secoué par six semaines de protestations anti-gouvernementales.

Depuis un mois, trois chefs de file de l'opposition radicale au président socialiste Nicolas Maduro ont été embastillés et une députée menacée de poursuites pour "trahison".

A la prison militaire de Ramo Verde, dans les environs de Caracas, se trouvent ainsi le fondateur du parti Volonté Populaire (VP, droite), Leopoldo Lopez, incarcéré depuis le 18 février, ainsi que les maires de San Cristobal (ouest), Daniel Ceballos, et celui de San Diego (nord), Enzo Scarano, qui en une seule après-midi a été arrêté, destitué, jugé et condamné à 10 mois de prison pour n'avoir pas empêché des blocages de rues dans sa ville, lors des manifestations de ces dernières semaines.

"Il est important que les Vénézuéliens sachent que ces décisions proviennent d'organes de justice et que ça n'est pas le gouvernement qui ordonne d'arrêter qui que ce soit", a pourtant justifié jeudi le ministre de la Justice, Miguel Rodriguez, tentant de rassurer sur l'indépendance des pouvoirs.

Mais pour Gonzalo Himiob, avocat membre de l'ONG Forum Pénal, la condamnation de M. Scarano par le Tribunal suprême de justice (TSJ) constitue "une aberration juridique", l'organisme ayant agi "comme s'il s'agissait d'un tribunal pénal".

- 'Abus de pouvoir absolu' -

"C'est un abus de pouvoir absolu et une démonstration flagrante qu'il n'y a pas d'indépendance des pouvoirs au Venezuela, et sans cela, il n'y a pas de démocratie", a estimé pour l'AFP Blanca Rosa Marmol, magistrate au TSJ durant 12 ans jusqu'en décembre 2012, quand elle a été contrainte de se retirer, selon elle en raison de sa posture critique.

Cependant, pour le député membre de la majorité "chaviste" Robert Serra, que le gouvernement arrête également des fonctionnaires publics pour corruption et qu'il y ait des députés de l'opposition à l'Assemblée démontre bien l'indépendance des pouvoirs.

"Celui qui dit qu'au Venezuela il n'y a pas de séparation des pouvoirs ment seulement parce que ces pouvoirs ne disent pas ce qu'il veut entendre ou ne font pas ce qu'il souhaiterait (...) Au Venezuela, il n'y a pas d'intouchables", a-t-il affirmé.

En début de semaine, c'est la député d'opposition Maria Corina Machado qui a fait l'objet d'une demande de mise en accusation par la majorité chaviste, accusée pèle-mêle de "trahison", "homicide", "terrorisme" pour son rôle dans ces six semaines de protestations ayant fait officiellement 31 morts et plusieurs centaines de blessés.

"Il est clair que l'Exécutif donne des ordres pour sortir de la scène publique les dissidents", résume Mme Marmol.

Egalement dans le collimateur du pouvoir, Ramon Muchacho, maire du district huppé de Chacao, dans l'est de Caracas, bastion de l'opposition : "Notre main ne tremblera pas si (le TSJ) nous donne l'ordre de l'arrêter", a menacé M. Maduro, qui a souvent assuré à des opposants que "leur cellule était prête".

"Ce qui est grave, c'est que le président annonce l'arrestation des maires et qu'ensuite ils le soient effectivement puis arbitrairement démis de leurs fonctions. Ce qui est grave c'est que les annonces présidentielles se convertissent en condamnations", dénonce Carlos Ayala Corao, avocat et ancien président de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (1998-1999).

"Les (différents) pouvoirs ne respectent même pas les formes et agissent à l'unisson", poursuit-il.

- Chavez aussi -

Le principal organe électoral lui-même a été mis en cause, notamment pour avoir refusé des plaintes concernant l'usage de fonds publics dans les campagnes électorales du pouvoir ou les recours introduits contre l'élection présidentielle d'avril 2013, remportée de justesse par M. Maduro mais contestée par le perdant, le gouverneur Henrique Capriles.

Mais ce mélange des genres n'est pas nouveau, dans ce riche pays pétrolier habitué aux dirigeants personnalistes.

Au pouvoir de 1999 à 2013, le tribun Hugo Chavez n'hésitait pas non plus à proférer de violentes diatribes contre des politiques, des magistrats ou des hommes d'affaires, qu'il accusait généralement de corruption, réclamant arrestations et lourdes peines d'emprisonnement.

La magistrate Maria Lourdes Afiuni a par exemple fait les frais de la vindicte présidentielle, condamnée à la fin des années 2000 à l'issue d'une procédure qualifiée d'"arbitraire" par l'ONU après que M. Chavez eut publiquement demandé 30 ans de prison à son encontre pour avoir libéré un banquier anti-chaviste accusé de fraude.

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