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Sardar Ahmad, journaliste cinq étoiles

22/03/2014 11:43 EDT | Actualisé 22/05/2014 05:12 EDT

Le journaliste Sardar Ahmad, pilier du bureau de l'AFP à Kaboul, a été tué avec son épouse et deux de leurs enfants lors de l'attaque d'un hôtel jeudi, revendiquée par les talibans. Le troisième enfant du couple, un garçon, a été grièvement blessé.

Le chef du bureau de l'AFP en Afghanistan, Ben Sheppard, évoque un collègue aux grandes qualités humaines et professionnelles.

Trois ballons d'enfants gisent, à moitié dégonflés, sur le bureau de Sardar.

Un ou deux jours plus tôt, il les avait achetés à un vendeur ambulant dont il avait pris la photo, avec son téléphone, en venant travailler.

C'était typique de la part de Sardar : il arrivait toujours au bureau le matin en racontant une scène qu'il avait glanée dans les rues de Kaboul. Toujours de bonne humeur, toujours haut en couleurs, pensant toujours à ses enfants.

Malin, informé, chic et débordant d'un enthousiasme rafraîchissant, Sardar était un journaliste cinq étoiles, un ami de toute l'AFP. Un homme qui impressionnait quiconque le rencontrait.

Il aimait raconter l'Afghanistan. Il avait une connaissance profonde de l'actualité afghane, et des capacités hors du commun pour expliquer son pays aux étrangers.

Il aimait les blagues de bureau, la camaraderie au travail. Mais ce qu'il aimait par dessus tout, c'était rentrer chez lui et retrouver son épouse adorée, Humaira, et le reste de sa famille.

Trois petites photos de ses trois petits enfants sont encore collées sur le coin droit de l'écran de son ordinateur. Il les avait ainsi toujours en vue. Il disait souvent qu'ils étaient le point de mire de sa vie.

Récemment, il s'était résolu à faire de l'exercice et s'était acheté un tapis de course. Il racontait avec délice comment il imaginait ses enfants courant devant lui en lui criant d'aller plus vite.

Le vendredi, jour de congé en Afghanistan, il restait souvent à la maison et préparait le déjeuner. Il prenait grand soin de préparer un plat que ses enfants aimeraient.

Il y a quelque temps, il avait amené sa jolie petite fille Nilofar à une sortie entre collègues à l'unique bowling de Kaboul. Nous avions tous pu voir comment la compagnie l'un de l'autre les emplissait de joie.

Il la faisait rire. Et elle le faisait rire encore plus fort.

Sardar était rayonnant ce soir-là. Incroyablement sociable, en forme, talentueux et ravi d'être là avec ses amis en train de jouer, de manger, de plaisanter et de gagner.

Il était tout simplement quelqu'un qui a réussi. L'AFP avait déniché ce talent rare, et il s'était vite imposé comme le meilleur reporter dans sa catégorie.

Il ne manquait pas d'ambition non plus. Désireux de voler aussi de ses propres ailes, il avait monté une affaire, Kabul Pressistan, et était devenu un gourou des médias. Seul Sardar était capable de faire cela tout en continuant à travailler à plein temps pour l'AFP.

Cela lui allait si bien... Tous les journalistes étrangers qui le contactaient tombaient immédiatement sous le charme de son professionnalisme décontracté, de sa connaissance du terrain qu'il partageait si généreusement, et de son absolue honnêteté.

Il savait qu'il était bon: la grosse voiture, la confiance en soi, ses belles chaussures de cuir.

Mais il savait aussi charmer tout le monde. Les cuisiniers du bureau de l'AFP l'adoraient, même quand il insistait pour préparer d'étranges salades " thaï " pour son déjeuner dans le cadre de ses efforts -plutôt réussis- pour garder la ligne.

Les journalistes afghans de l'AFP l'appréciaient comme un leader naturel, et les collègues de Kaboul aimaient venir s'asseoir et rire avec lui dans le jardin du bureau et le voir sourire, de son beau sourire qui s'éclairait parfois d'un reflet de soleil dans une dent d'argent.

Fonctionnaires et politiciens afghans, généraux de l'armée, hauts gradés de l'Otan, personnel de l'ambassade américaine, travailleurs humanitaires, vendeurs de ballons : nul n'était insensible à la magie de Sardar.

Pour les expatriés de l'AFP, il était génial. Notre sauveur permanent, l'homme qui réussissait toujours à décrocher la citation choc de la part d'un policier, à organiser une interview capitale, à appeler au beau milieu de la nuit avec un scoop.

Curieux intellectuellement, énergique, toujours à la recherche de la nouveauté, il aimait Twitter, Facebook et son nouveau smartphone, son dernier dada, avec lequel il s'amusait à tweeter des scènes de rue à Kaboul avec cet émerveillement juvénile pour le monde autour de lui qui le caractérisait.

A la fin de sa journée de travail, il avait pris l'habitude d'amuser tout le bureau de l'AFP (exclusivement composé d'hommes) en lançant un " Khuda Hafiz Sisters ! " (" Au revoir les frangines ! ") avant de disparaître élégamment par la porte.

Il avait voyagé en Allemagne, aux Pays-Bas, à Hong Kong, en Suède et en Inde. Il se sentait à l'aise dans toutes les situations et en toute compagnie. Et puis il rentrait à Kaboul les bras chargés de cadeaux pour ses enfants.

Quand, récemment, des hauts responsables de l'AFP avaient visité le bureau, il avait naturellement pris la tête de la rencontre avec le personnel. Il avait dit tout de go à quel point il aimait l'AFP et avait milité pour une augmentation des salaires de tout le monde avec une logique, une classe et un charme incroyablement persuasifs.

Les grands chefs l'avaient trouvé super. Il était super.

Ah, et il était beau. Il aurait aimé qu'on dise ça de lui. Cela l'aurait fait rire.

bgs/roc/cr/abk

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