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Mission en Afghanistan: le Canada quitte un pays assiégé, selon des experts

12/03/2014 02:13 EDT | Actualisé 12/05/2014 05:12 EDT

KABOUL - Kaboul, capitale de l'Afghanistan, a des airs indéniables de forteresse assiégée, en dépit de la décennie d'efforts des Forces armées canadiennes pour y rétablir l'ordre.

Les affaires, qu'elles soient gouvernementales ou privées, s'y font à porte close, derrière les barbelés et les vitres pare-balle.

Faites vos emplettes au principal centre commercial de Kaboul et vous y croiserez des policiers armés d'AK-47 installés à l'abri derrière des postes de garde en acier. Ne songez même pas à prendre des photos, et soyez assuré que vous serez fouillé.

Même l'épicerie est, en fait, un bunker auquel on accède après avoir franchi trois portes en acier suffisamment solides pour protéger l'endroit contre un tir de roquette. Les employés n'y emballent pas que des vivres: vous pouvez aussi vous y procurer une mitraillette.

Tout cela, alors même que la mission de la centaine de militaires canadiens encore sur place a officiellement pris fin mercredi. Le reste de la mission de combat de l'OTAN pliera elle aussi bagages d'ici la fin de l'année.

Il devrait s'ensuivre, dans les capitales de l'Occident, une difficile réflexion sur le sens et la portée de leur opération militaire en Afghanistan.

Le général Nick Houghton, chef d'état-major de la défense britannique, souligne que l'objectif de départ — neutraliser les bastions d'Al-Qaïda — a été atteint. Mais la reconstruction du pays, elle, est toujours en cours, a-t-il reconnu en entrevue à La Presse Canadienne. «Nous devrons dresser le bilan au cours des prochaines années.»

Le général Houghton croit toutefois qu'il faut surtout s'attarder à ce qui aurait pu se produire si les puissances occidentales n'étaient pas intervenues en Afghanistan. «En 2006, il y avait un risque réel d'un schisme entre l'Alliance du Nord et la ceinture pachtoune du sud. Cela aurait suffi à déstabiliser la région — et même le Pakistan voisin. On ignore qu'elles en auraient été les conséquences au Pakistan, un État par ailleurs doté de l'arme nucléaire.»

Ce que l'OTAN laisse derrière elle, c'est une nouvelle démocratie qui se prépare en vue d'un premier transfert de pouvoirs pacifique, le mois prochain, à l'occasion de l'élection présidentielle, a soutenu le général britannique.

«L'inaction aurait pu être bien pire»

Même son de cloche chez l'historien et spécialiste de l'armée canadienne Sean Maloney, qui affirmait récemment qu'il était du «devoir moral de la communauté internationale d'appuyer, après le renversement du règne des talibans, le peuple afghan dans sa quête d'équilibre».

«Oui, le progrès en termes de reconstruction n'a pas été ce qu'il aurait pu ou dû être. Oui, l'égalité des sexes n'est pas respectée. Mais cela aurait pu être bien pire.»

Noor Mohammed, un camionneur qui transporte de la machinerie et des lampes solaires entre Kaboul et la province voisine de Logar, reconnaît que sa qualité de vie s'est améliorée depuis la chute des talibans. Mais le retrait annoncé des troupes internationales a suscité une incertitude telle que son revenu a fondu de moitié l'an dernier; son salaire hebdomadaire est passé de 22 à 11 $.

Des experts ont d'ailleurs déjà prévenu qu'un ralentissement économique pourrait anéantir tout le progrès réalisé au cours des dernières années.

L'un d'entre eux, Graeme Smith, estime qu'en raison de l'échec de l'OTAN à étendre la poigne du gouvernement afghan aux quatre coins du territoire, les forces occidentales quittent un pays en déroute sur les plans sécuritaire, économique et humanitaire. «Ce qu'ils laissent derrière, c'est une guerre interne en devenir», a lancé le représentant de l'International Crisis Group.

Mais au grand dam des troupes occidentales, le président sortant, Hamid Karzaï, a refusé de signer une entente de sécurité bilatérale avec les États-Unis. Cet accord aurait maintenu la présence d'au moins 10 000 militaires américains en Afghanistan, qui auraient conseillé l'armée nationale dans leurs nouvelles tâches.

Si le président Karzaï a rejeté cette offre, indique M. Smith, c'est sans doute parce qu'il estime que les troupes occidentales n'ont pas réussi à instaurer la sécurité promise, et ont contribué à alourdir le bilan des victimes au sein de la population civile.

Selon son organisation, les démonstrations de violence ont grimpé de 15 à 20 pour cent partout au pays depuis 2012. Ce qui lui fait dire que malgré le retrait des troupes canadiennes, le conflit afghan est loin d'être terminé. L'aide financière canadienne sera tout de même maintenue, le gouvernement Harper s'étant engagé à verser de l'argent pendant trois ans.

Les autres États membres de l'OTAN ont quant à eux promis, en 2012, une aide de 4,1 milliards $ par année pour renforcer les forces de sécurité. Le gouvernement afghan doit quant à lui allonger 500 millions $ par année, ce qui est loin d'être certain compte tenu des difficultés économiques.

«Le gouvernement ne peut pas se permettre ça en ce moment. Et les Afghans sous-estiment souvent à quel point l'Occident est exaspéré, épuisé et n'a plus l'argent pour investir dans toute cette entreprise», a déploré M. Smith.

Selon lui, les talibans ont perçu cette lassitude et renforcé leurs attaques — plus particulièrement à Kaboul. Il est donc peu probable qu'une entente avec les insurgés soit négociée à court terme.

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