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"Les informations superficielles en profondeur", ovni moqueur de la crise en Thaïlande

05/03/2014 12:45 EST | Actualisé 04/05/2014 05:12 EDT

Deux hommes à grosses lunettes noires devisent à toute allure et se moquent des acteurs de la crise politique à Bangkok: bienvenue dans "Les informations superficielles en profondeur", émission satirique qui fait figure d'ovni dans le paysage audiovisuel thaïlandais.

"Combien de fois devrai-je encore présenter mes condoléances?", dit sur un ton soudain sérieux Winyu Wongsurawat, l'un des deux acolytes, évoquant le bilan grandissant des morts lors de ce mouvement de rue visant à chasser la Première ministre Yingluck Shinawatra.

"Quand cesserez-vous de vous haïr et de vous taper dessus (...) ? Ce n'est pas drôle", ajoute Nattapong Tiendee, houppette gominée, toge blanche et lunettes lui faisant une tête de mouche.

Les deux comiques reprennent ensuite le ton à la fois badin et corrosif qui fait le succès de "Jow Kow Tuen" ("Les informations superficielles en profondeur" en thaï).

Diffusée uniquement sur le web, l'émission doit son succès à la crise politique débutée il y a quatre mois, qui lui a valu jusqu'à plus de 200.000 internautes à chacun de ses épisodes mensuels.

"Jow Kow Tuen est un super show. Nous avons bien eu des émissions satiriques par le passé, mais c'étaient surtout des sketches, sans beaucoup de substance. Jow Kow Tuen, c'est d'un autre niveau", analyse le commentateur politique Verapat Pariyawong, sans rancune envers le duo comique, qui se moque de son débit de parole rapide dans sa dernière émission.

"C'est primordial car cela permet aux gens de préserver leur santé mentale", précise-t-il à l'AFP.

Une telle émission peut sembler banale en Occident, où la tradition des émissions satiriques est forte, du "Daily Show" de l'Américain Jon Stewart à "Ali G" en Grande-Bretagne, en passant par "Le Petit journal" en France.

Mais elle serait impensable à la télévision thaïlandaise, qui a bien quelques émissions politiques mais sans mise en perspective humoristique.

Et la couverture de la crise est très partisane sur les chaînes privées possédées par des proches des deux parties en lutte.

"Comparé aux autres émissions de télévision, nous sommes très très différents", confirme Winyu Wongsurawat, 28 ans, le beau gosse du duo.

-Révélés par la crise-

Dans le dernier show, visible sur YouTube (http://www.youtube.com/watch?v=AtZvx0LvXBw), le chef de la commission électorale, soupçonné de vouloir faire capoter le processus électoral comme le souhaitent les manifestants, est moqué comme "celui qui ne veut pas voter".

Viennent ensuite des images de la Première ministre Yingluck assurant, blême, que le programme de subvention aux riziculteurs n'a pas fait l'objet de corruption.

"Est-ce que le fantôme de Thaksin l'a possédée depuis Dubaï?", s'interroge Winyu, évoquant le frère de Yingluck, Thaksin Shinawatra, ex-Premier ministre renversé par un putsch et exilé à Dubaï pour fuir une condamnation pour malversations. Il est accusé par l'opposition de continuer à diriger à travers elle.

"Si vous lisez les journaux ou suivez les informations sur Twitter ou à la télévision, tout semble si sérieux. Et tout est brouillé par l'émotion. Nous, nous voulons évacuer toute cette émotion", explique ce fils d'une Américaine et d'un professeur de sciences politiques thaïlandais.

"Dans l'océan de folie politique actuelle, nous nous noyons peu à peu", écrivait en janvier le Bangkok Post, quotidien anglophone, saluant l'émission comme une bouée de sauvetage salutaire.

"Les informations superficielles en profondeur" clament leur indépendance. Possible, affirment leurs concepteurs, par le fait qu'ils sont diffusés sur le web. Winyu a même mis en scène son indépendance en réalisant une interview torse nu, pour tourner en dérision la polarisation de la vie politique entre "chemises rouges" (pro-gouvernement) et "chemises jaunes" anti-Thaksin.

L'équipe comique scrute à la loupe les déclarations des politiques des deux bords, pointant du doigt leurs contradictions.

Sans retour de bâtons jusqu'ici, le show ne touchant pas au tabou qu'est la famille royale, protégée par une loi de lèse-majesté draconienne qui vaut à la Thaïlande d'être classée au 130e rang sur 180 pour la liberté de la presse par Reporters sans frontières (RSF).

"Notre façon de jouer, nos expressions et nos sourires sont une façon de nous protéger. Car dans notre culture, le fait de sourire montre que nous sommes des types bien, pas dangereux. On pardonne bien plus aux comiques qu'aux gens sérieux", explique Nattapong.

Il voit son travail "comme des bonbons remplis de nutriments utiles comme des légumes ou des vitamines", décortiquant de façon à la fois pédagogique et drôle les soubresauts sans queue ni tête de la crise politique en Thaïlande.

bur-dth/abd/ob

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