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Rwanda/génocide: un protégé encombrant pour l'accusé au procès de Paris

28/02/2014 12:30 EST | Actualisé 30/04/2014 05:12 EDT

"On a croisé Pascal Simbikangwa. Il a demandé qu'est-ce que vous faites? On l'emmène à l'abattoir. Il m'a sauvé la vie". Vendredi, un Tutsi a raconté avoir été sauvé par le premier Rwandais jugé en France en lien avec le génocide, tout en mettant à mal la ligne de défense.

Isaïe Harintinwari était le gardien de la maison d'un expatrié français à Kigali dans le quartier résidentiel de Kiyovu, juste en face du domicile du capitaine Simbikangwa, qui comparaît devant la cour d'assises de Paris pour "complicité de génocide".

Il s'était pris d'affection pour son voisin. Et c'est tout naturellement que quand les massacres ont commencé le 7 avril 1994, après l'assassinat du président hutu Juvénal Habyarimana, il s'est placé sous sa protection, d'autant que "les Blancs étaient partis".

"Je voudrais lui dire merci, même si nous nous rencontrons devant un tribunal", lance d'entrée Isaïe, via un interprète. Pas sûr que Pascal Simbikangwa, qui se présente comme un petit fonctionnaire sans pouvoir et assure n'avoir vu aucun cadavre tout du long du génocide lui rende la pareille.

Comme tous les gardiens du quartier, Isaïe est réquisitionné pour les "barrières" où étaient filtrés les Tutsi, principales victimes du génocide qui fit 800.000 morts en 100 jours. Sauf que lui, justement, est Tutsi. "J'ai demandé à Pascal Simbikangwa si je devais aller à la barrière. Il m'a dit, si tu y vas tu vas te faire tuer".

Isaïe craint pour sa famille, coincée à son domicile dans un autre quartier. Alors "Pascal a donné l'autorisation" de faire venir sa femme et ses quatre enfants. Car "Pascal est important", "quelqu'un de respectable qui avait droit sur la vie et la mort".

Mais même s'il est "le Tutsi" de Pascal, son ange gardien ne peut veiller sur lui tout le temps.

Un jour, il se fait prendre par des miliciens, qui l'escortent vers une barrière réputée sanglante. Chemin faisant il croise son protecteur, en voiture. "S'il a dit aux (miliciens) interahamwe que c'est pas (la mort d')un Tutsi qui va régler les problèmes du Rwanda, je pense que c'est une brèche que le bon Dieu a créée pour que je puisse survivre".

Trois fois ainsi, in extremis, le capitaine Simbikangwa le sauvera.

- 'Il m'aime très bien' -

Les autres gardiens, qui tiennent des barrières, réclament des armes. Comment se défendre contre la rébellion tutsi, dont on craint l'arrivée, avec "des coupe-coupe et des morceaux de bois"? Une réunion est organisée et l'ex-officier de la garde présidentielle Simbikangwa accepte de distribuer quelques armes. "Lorsque les fusils ont été distribués, les gens ont commencé à mourir en grand nombre".

D'ailleurs, c'est un des fusils distribués par son protecteur qui s'est un jour tourné contre Isaïe. Un autre gardien l'a blessé. Hospitalisé jusqu'à la fin du génocide, il n'a jamais revu sa femme et ses enfants, disparus dans la tourmente.

Pascal Simbikangwa reconnaît bien volontiers avoir sauvé la vie d'Isaïe, qui "m'aime très bien". "J'ai dit cet homme, je le connais, il n'est pas un infiltré".

Le président Olivier Leurent lui demande s'il n'aurait pas voulu sauver d'autres personnes. "Si j'avais vu des gens dans les mêmes conditions, je l'aurais fait".

Pour les points compromettants - armes, influence, connaissance des événements - qui ressortent du témoignage d'Isaïe, Pascal Simbikangwa explique: "Ici nous sommes en France, vous savez très bien d'où vient ce Monsieur", référence aux pressions exercées selon lui sur les témoins par le régime de Kigali. "Ou bien c'est sa parole, ou bien c'est la mienne".

Jean-Marie Vianney Nyirigira garde un moins bon souvenir de l'accusé. Lui aussi gardien à Kiyovu, lui aussi Tutsi, il avait pour seule protection d'avoir gratté sa carte d'identité pour changer son ethnie.

Mobilisé sur un barrage, il a vu un jour Pascal Simbikangwa s'y arrêter. "Il a regardé ma carte d'identité et a dit: est-ce que vous croyez que celui-ci est Hutu?" On l'a emmené pour le tuer. Il a réussi à s'enfuir, se cacher et survivre.

Un commentaire? demande le président à l'accusé. "C'est un comédien de mauvais goût, un menteur de premier plan".

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