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Massacres entre voisins et collègues: la sinistre réalité du conflit sud-soudanais

28/02/2014 02:49 EST | Actualisé 29/04/2014 05:12 EDT

Sur la base de l'ONU de Rumbek, une centaine de Sud-Soudanais d'ethnie nuer sont réfugiés, craignant d'être tués par ceux qui hier encore était leurs voisins ou collègues, mais sont désormais simplement des Dinka, l'ethnie rivale.

Situé dans le centre du Soudan du Sud, l'Etat des Lacs, dont Rumbek est la capitale, est quasi-essentiellement peuplé de Dinka, l'ethnie du président sud-soudanais Salva Kiir, principale communauté du Soudan du Sud avec celle des Nuer, l'ethnie de son adversaire, l'ancien vice-président Riek Machar. Les troupes respectives des deux hommes s'affrontent depuis la mi-décembre.

David Kuich était policier dans une petite localité à la limite avec l'Etat voisin du Warrap. Le 15 décembre, alors que des combats éclataient à Juba au sein de l'armée sud-soudanaise entre soldats dinka pro-Kiir et militaires nuer pro-Machar - déclenchant un conflit qui a désormais gagné le reste du pays - ses collègues dinka se sont soudain retournés contre lui.

"Ils ont dit: +vous (Nuer) êtes tous des rebelles. Ce qui s'est passé à Juba est un coup d'Etat fomenté par Riek Machar et vous le soutenez tous+; (...) ils ont commencé à nous tirer dessus", tuant quatre agents, se rappelle le policier.

Avec des collègues, il fuit dans une forêt, où sont déjà cachés des femmes et des enfants terrifiés, jusqu'à ce qu'un édile local dinka vienne à leur secours et les emmène sur la base onusienne.

Samuel Lam, lui, étudiait l'économie à l'Université de Rumbek quand des hommes armés ont d'abord commencé à menacer les Nuer: "Ils disaient qu'ils allaient s'occuper de nous".

Puis les femmes ont aussi été menacées, l'une d'elle a été "ligotée à une chaise sur le marché pendant des heures" et interrogée par des civils puis par la police, et l'étudiant a décidé qu'il n'y avait "plus d'autre choix" que de se réfugier à la base de l'ONU.

"Nous avons peur de la communauté locale" dinka, dit-il, soulignant avoir abandonné l'idée de retourner chez lui quand des pierres ont été lancées depuis l'extérieur sur la base.

"Si tu sors, le pire peut arriver", dit-il, même si jusqu'ici l'Etat des Lacs est resté relativement épargné par les combats entre forces pro-Kiir et pro-Machar et par les massacres tribaux les ayant accompagnés, qui ont surtout touché les régions où Dinka et Nuer étaient tous deux fortement représentés.

- Enfants traumatisés -

Mary Nyataba était en route pour Juba, depuis l'Etat d'Unité (nord), quand les combats l'ont surprise. Elle n'a plus de nouvelles depuis fin décembre du reste de sa famille, resté au village dont elle a appris qu'il avait été rasé par les combats, mais a bien trop peur pour quitter la base.

Pour David Kuich, les dirigeants sud-soudanais ont réduit en lambeaux leur jeune nation, née il y a moins de trois ans sur les décombres de décennies de guerre civile au Soudan qui avaient exacerbé les antagonismes ethniques.

"Je n'ai pas d'espoir pour l'avenir", explique-t-il, "les gens vous suspectent sur la foi de votre appartenance ethnique, c'est désormais une vraie menace".

Philip Kot, 69 ans, coordinateur de l'agence publique d'aide dans l'Etat des Lacs, estime l'actuel conflit "encore plus regrettable" que la guerre civile contre Khartoum qui a fait environ deux millions de morts. "Des gens ont transformé une crise politique en conflit ethnique, comme jamais auparavant".

Alors qu'à travers le pays, les jeunes rejoignent les milices tribales, "comment faire asseoir les gens et leur faire comprendre qu'il s'agit d'une crise politique?", se demande Santo Dominic, conseiller à la sécurité du gouvernement des Lacs.

Pour Nyakuma Wuor, jeune femme de 24 ans, les cris "Libres enfin!" qui ont résonné à travers le pays le jour de l'indépendance, le 9 juillet 2011, sonnent désormais creux.

"Avant j'étais confortablement chez moi et libre d'aller où je voulais", dit-elle, recluse pour sa sécurité dans une base entourée de barbelés, dont elle ne peut sortir pour chercher son mari et son fils de six ans dont elle est sans nouvelles. Elle a abandonné son "grand projet" d'envoyer ses enfants à l'école.

Désormais, les enfants sud-soudanais, il y a peu encore vu comme la première génération amenée à grandir dans un pays indépendant et enfin en paix, soignent leurs traumatismes en jouant avec des soldats de boue séchée, dans un coin poussiéreux d'une base de l'ONU, à l'abri de camions censés les protéger d'éventuels jets de pierres.

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