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Une télé, une juge, Mme le maire: la 'Ndrangheta n'a qu'à bien se tenir

26/02/2014 12:21 EST | Actualisé 27/04/2014 05:12 EDT

Un mini-studio dans un palais de Roccella Ionica: avec sa télévision au féminin, Raffaella semble à des années-lumière d'Alessandra, procureur à Reggio de Calabre, ou Elisabetta, maire de Rosarno. Pourtant toutes luttent contre la 'Ndrangheta, la sanguinaire mafia calabraise.

Avec une équipe de 13 femmes et 2 hommes, Raffaella Rinaldis a créé en septembre 2012 Fimmina TV, une télévision communautaire pour combattre les stéréotypes sur la Calabre (sud), "dont les médias ne parlent qu'à travers le prisme de la criminalité organisée".

Fimmina (femme en calabrais) TV, financée avec un peu de publicité et les économies de Raffaella, visible localement ou en streaming sur internet, donne la parole à "tous ceux qui dans leur normalité font des choses exceptionnelles", dit-elle.

La première interviewée a été Maria Carmela Lanzetta, néo-ministre et ex-maire de gauche de Monasterace, ville proche de Roccella Ionica à forte présence mafieuse: "Pas besoin de héros. Faire bien son propre travail, respecter les règles et la Constitution, c'est déjà s'opposer à la mafia", a-t-elle confié.

Les programmes culturels sont aussi une arme contre la 'Ndrangheta, qui contrôle le trafic de cocaïne d'Amérique latine vers l'Europe. "Nous faisons voir que des alternatives existent" même dans une région aussi défavorisée (la plus pauvre du pays derrière la Campanie), explique Raffaella.

- 'Prédestination de la 'Ndrangheta' -

Le combat d'Alessandra Cerreti contre la 'Ndrangheta est plus frontal. Ce procureur d'origine sicilienne s'est fait une spécialité de convaincre les épouses, soeurs ou filles de boss d'aider la justice.

C'est le cas de Giuseppina Pesce, dont le témoignage a permis la condamnation en mai de 42 mafieux dont son père.

Elles sont une poignée (quatre ou cinq) à s'être rebellées et deux l'ont payé de leur vie: Lea Garofalo, assassinée puis dissoute dans l'acide en 2009 par son ex-compagnon et le frère de celui-ci, et Maria Concetta Cacciola, "suicidée" à l'acide muriatique en 2011.

Pour Alessandra Cerreti, leur moteur est toujours de "changer le destin de leurs enfants", "rompre avec la prédestination de la 'Ndrangheta où les garçons sont préparés pour devenir des tueurs, manipulant des couteaux dès 12/13 ans, et où les filles sont élevées comme un patrimoine du clan mafieux", car à travers le mariage "on met fin aux vendettas, on noue des alliances".

Interrogée dans son bureau du parquet anti-mafia de Reggio, où des policiers sont postés à chaque couloir, elle souligne combien la 'Ndrangheta a su conjuguer "ses rites et traditions avec la modernité: elle crée des entreprises, s'insinue sur les marchés financiers, dans la société civile".

Mais elle ne peut pas empêcher les femmes de "regarder la télévision ou de se connecter à internet". Du coup, même si les cas de rébellion sont peu nombreux, "il y a un effet d'émulation". Un phénomène qui terrorise les clans calabrais "parce qu'il transmet l'idée (...) qu'ils ne contrôlent plus +leurs+ femmes".

Pour Mme Cerreti, être une femme l'a aidée à mettre à l'aise les "collaboratrices de justice": "Elles ont plus confiance, on parle la même langue".

- 'Naturel d'être contre la mafia' -

Autre exemple de lutte au féminin, Elisabetta Tripodi, maire de Rosarno (15.000 habitants), ville sinistrée par la crise du secteur des oranges et l'emprise des clans sur l'économie locale.

"Pour les femmes de la 'Ndrangheta cantonnées au rôle de femmes soumises, en voir d'autres s'engager au niveau politique montre qu'une autre voie est possible", estime-t-elle.

Mme Tripodi est constamment sous escorte policière depuis qu'à peine élue en 2010 elle a décidé que la mairie serait "partie civile dans tous les procès de mafia" et confisqué le logement de la mère d'un boss. Les représailles ? Une lettre de menaces, des voitures incendiées.

Mme le maire continue imperturbable sa mission: "C'est naturel d'être contre la mafia. En tant qu'administrateur local, on doit (...) appliquer les lois à tout le monde quel que soit son nom".

La maire multiplie les interventions dans les écoles "pour montrer que la mafia est une chose négative, pas la version romancée de la télévision".

Elisabetta, Alessandra, Raffaella: la 'Ndrangheta a beaucoup à craindre de ces femmes à poigne.

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