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Canada: les historiens s'agitent autour d'un vieux shilling britannique

25/02/2014 12:15 EST | Actualisé 26/04/2014 05:12 EDT

Pièce en argent sans éclat, un shilling du XVIe siècle découvert mi-décembre sur la côte ouest canadienne divise les historiens autour de la thèse selon laquelle la couronne britannique aurait caché pendant 200 ans la découverte des territoires au nord de la Californie.

Sa retraite, Bruce Campbell l'occupe avec son détecteur de métaux acheté 3.000 dollars. "J'étais gros et fatigué de rester devant la télévision", raconte ce barbu jovial dans sa maison de Victoria, la capitale de la province de Colombie-Britannique, où traînent romans d'aventure et vieilleries collectées au gré de ses balades exploratoires.

Cet ancien installateur de systèmes de sécurité n'aurait jamais imaginé mettre la main sur une pièce ancienne et semer la zizanie chez les historiens.

De cette fructueuse chasse au trésor, menée à marée basse sur les berges d'un fleuve qui coule à une centaine de mètres de chez lui, M. Campbell a extrait une pièce dont le modèle n'a été frappé qu'entre 1551 et 1553 à Londres.

Un complot royal?

Or, officiellement, à cette époque sur la côte Pacifique, les Européens, en l'occurrence les marins espagnols, se sont arrêtés au niveau de l'actuel État américain de Californie.

Immédiatement, une théorie qui anime les milieux spécialisés depuis une quinzaine d'années a refait surface: et si la reine Elisabeth I avait caché, au XVIe siècle, la découverte par le navigateur britannique Francis Drake de ce littoral découpé et embrumé qui deviendra plus tard la province canadienne de Colombie-Britannique?

Car dans les livres d'histoires canadiens, il est d'usage de dater à 1774 la "découverte" de cette partie du Nouveau Monde.

Auteur en 2003 du livre "Le Voyage secret de Sir Francis Drake", Samuel Bawlf est catégorique. Après un premier shilling identique trouvé sur l'île de Vancouver en 1930, un deuxième dans les années 1970, cette troisième pièce confirme bien la venue de Drake.

Précisément, il évalue la présence de ce pirate légendaire à l'année 1579 quand, navigant au large de la Californie, Drake se serait rendu aux alentours de Vancouver, cherchant en vain le Passage du Nord-ouest, détroit qui lie les océans Pacifique et Atlantique.

"Il aurait distribué ces pièces aux indigènes rencontrés afin de démontrer à ceux qui arriveraient plus tard que cette terre est britannique", estime cet historien, ancien ministre provincial.

Freiner l'expansion espagnole

De retour à Londres, Drake et son équipage auraient été réduits au silence par la reine afin de ne pas encourager l'expansion plus au nord de l'empire espagnol, poursuit M. Bawlf.

Au dernier étage du Musée royal de Colombie-Britannique, depuis un bureau aux allures de cabinet de curiosité, Grant Keddie est cerné de textes historiques, de vieilles pierres, d'objets amérindiens et de statuettes à dater. Conservateur de l'institution depuis 40 ans, cet archéologue aux petites lunettes rondes a la difficile tâche d'inspecter les découvertes faites dans la province occidentale du Canada et de distinguer les supercheries des authentiques trouvailles.

"Quand une théorie éclate, tout le monde veut qu'on se positionne", déclare-t-il. Brandissant un corpus de textes du XVIe siècle qui évoquent le voyage de Drake sur la côte américaine en 1579, l'archéologue explique: "Je ne suis ni pour, ni contre (la théorie de M. Bawlf), mais je base mes connaissances sur deux choses: les écrits d'époque et les découvertes archéologiques".

Et de fait, rien ne permet d'accréditer cette théorie.

D'autant que les documents du voyage ont brûlé au milieu du XVIIe siècle dans l'incendie du palais londonien où ils avaient été entreposés.

"Si vous n'accompagnez pas une découverte (archéologique) de documents probants, elle devient une légende urbaine", note Grant Keddie, pour qui, toute cette controverse demeure "une question ouverte" avec en toile de fond le tracé de la frontière entre les États-Unis et le Canada.

Pour l'archéologue amateur Bruce Campbell, la finalité est ailleurs: "Il n'y a aucune chance que je découvre quelque chose de plus ancien que le shilling", conclut-il.

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