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Armes à feu : un instructeur certifie les candidats en leur soufflant les réponses

20/02/2014 07:20 EST | Actualisé 22/04/2014 05:12 EDT

Un texte de Pierre Verrière

Radio-Canada a appris qu'un instructeur basé à Winnipeg délivre un certificat autorisant les gens à acheter des armes à feu après moins de trois heures de formation et qu'il souffle aux candidats les réponses de l'examen obligatoire.

Il est nécessaire d'obtenir un permis pour acheter une arme à feu au Canada. Pour obtenir ce document délivré par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), les aspirants-tireurs doivent réussir l'examen du Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu.

Les candidats à cet examen sont invités à suivre une formation offerte par des formateurs certifiés par la GRC. Au cours de cette formation, les candidats apprennent tout ce qu'ils doivent savoir sur le maniement sécuritaire des armes à feu.

La GRC ne précise pas la durée exacte de la formation, mais un sondage réalisé à travers le pays par Radio-Canada sur les formations de maniement des armes à feu montre que leur durée varie de 8 heures à 20 heures.

Une formation de moins de deux heures et demie

En janvier, un journaliste de Radio-Canada est allé suivre une formation, avec une caméra cachée, chez Dale Scott, un instructeur basé à Winnipeg.

Le journaliste Leif Larsen lui a expliqué n'avoir aucune connaissance des armes à feu. Il a suivi la formation en compagnie de deux candidats inexpérimentés.

En moins de deux heures et demie, il a reçu de l'instructeur les documents nécessaires à l'obtention du permis pour se procurer des fusils, des carabines et des armes de poing, ainsi que le certificat de chasseur.

Pendant la formation, aucun enseignement relatif à l'obtention du certificat du chasseur n'a été donné a Leif Larsen et les autres candidats. Selon le site Internet de la Manitoba Wildlife Federation, la formation qui permet d'obtenir ce certificat est censée durer huit heures. 

Le journaliste a également noté que les conditions de sécurité les plus élémentaires avaient été violées plusieurs fois par les autres étudiants du groupe.

Un des candidats avait le doigt sur la gâchette et a plusieurs fois pointé le canon de son arme désactivée vers l'instructeur, explique-t-il.

Chaque examen a été passé oralement et l'instructeur corrigeait les élèves pendant l'examen lorsqu'ils faisaient des erreurs. De plus, il n'y a eu aucun examen pratique, ce qui constitue pourtant une exigence du Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu.

Une note de 98 % pour un examen qui n'a jamais eu lieu

Bien qu'ayant délibérément donné de mauvaises réponses et ayant été aidé par l'instructeur, Leif Larsen a obtenu 98 % à chaque examen. Il a même obtenu 98 % pour l'examen pratique qui n'a jamais eu lieu.

Richard Brault, un agent de la GRC à la retraite et instructeur certifié pour dispenser le Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu depuis plus de 20 ans, explique que le cours canadien sur le maniement des armes à autorisation non restreinte prend au minimum huit heures.

Il ajoute que la formation concernant les armes à autorisations restreintes peut prendre moins de temps si elle est donnée immédiatement après la formation concernant les armes à autorisations non restreintes.

Lorsque Radio-Canada a demandé à Richard Brault ce qu'il pensait d'une formation de deux heures et demie pour couvrir à la fois les armes non restreintes, les armes restreintes et le certificat du chasseur, ce dernier estime que « cela donne à peine le temps de passer en revue les informations données aux candidats.

Quant aux examens, Richard Brault indique que les étudiants sont autorisés à demander à l'instructeur de clarifier une question, mais que donner les réponses aux candidats est « complètement anormal et inacceptable ».

Il fait également part de ses inquiétudes quant à l'absence d'examen pratique.

« C'est de cette manière que vous évaluez si la personne est capable de manipuler une arme à feu de façon sécuritaire », souligne-t-il.

L'examen fondé sur l'expérience réservé aux plus calés

Dans un court échange téléphonique, Dale Scott a prétendu que Leif Larsen et les autres candidats avaient demandé de passer un examen de reconnaissance de leurs acquis (challenge the exam), un procédé autorisé qui permet aux personnes expérimentées de sauter la formation et de passer directement à l'examen. Il a expliqué qu'il dispensait une formation de base avant l'examen.

Or le journaliste n'a jamais fait cette demande et avait déclaré n'avoir aucune expérience avec les armes à feu.

Dale Scott a déclaré être satisfait de la qualité de son enseignement. Il a refusé d'accorder une entrevue formelle à Radio-Canada. 

Richard Brault souligne que les formateurs ne sont pas autorisés à proposer aux candidats l'examen de reconnaissance des acquis, sauf s'ils en font la demande spécifique.

Il précise qu'il est laissé à la discrétion des instructeurs de déterminer si les candidats ont les connaissances nécessaires pour choisir de passer directement l'examen sans suivre la formation au préalable. Si ce n'est pas le cas, ils doivent alors suivre la formation de huit heures.

Changements souhaitables dans l'évaluation des instructeurs

Radio-Canada a demandé à Richard Brault s'il souhaitait voir des changements sur la façon dont la GRC évalue les instructeurs et fait en sorte qu'ils enseignent correctement.

« J'irais jusqu'à dire qu'il y aurait une meilleure façon d'évaluer le travail des instructeurs et de s'assurer qu'ils délivrent les enseignements que les candidats doivent recevoir ».

Richard Brault confie que sa principale crainte est qu'un de ses candidats cause un accident avec une arme à feu et que cela le motive à donner le meilleur enseignement possible. Selon lui, une personne « qui n'a pas les aptitudes ni les connaissances nécessaires peut représenter un danger à long terme ».

La GRC, qui supervise le Cours canadien de sécurité dans le maniement des armes à feu, a refusé d'accorder une entrevue à Radio-Canada. Dans une déclaration écrite, elle souligne que les instructeurs certifiés doivent faire preuve d'une grande expérience et maintenir des normes élevées de conduite professionnelle.

« Les instructeurs sont sujets à des contrôles aléatoires et les candidats sont appelés au hasard par le contrôleur des armes à feu pour obtenir des commentaires sur la formation qu'ils ont reçue. Toutes les plaintes formulées à propos d'instructeurs font immédiatement l'objet d'une enquête pendant laquelle la personne visée fait l'objet d'une suspension », a fait savoir la GRC.

Un reportage de Pierre Verrière à ne pas manquer jeudi au Téléjournal Manitoba

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