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Commission Charbonneau:un entrepreneur en larmes raconte la violence au chantier

19/02/2014 10:05 EST | Actualisé 21/04/2014 05:12 EDT

MONTRÉAL - Devant la Commission Charbonneau, mercredi, un entrepreneur en construction a fondu en larmes, en racontant comment de 40 à 50 manifestants sont venus dans la roulotte de son chantier de la Côte-Nord, en 2005, ont molesté ses deux frères et ont terrorisé ses ouvriers sur place.

Normand Pedneault, propriétaire de Paul Pedneault inc., n'avait semble-t-il pas compris le message adressé la veille par Michel Bezeau, le représentant local sur la Côte-Nord de l'Association des manoeuvres interprovinciaux (AMI) affiliée à la FTQ-Construction.

M. Bezeau avait prévenu M. Pedneault au téléphone qu'il se devait d'écouter, de renvoyer ses employés réguliers _ l'entreprise est du Saguenay _ et de prendre la main-d'oeuvre locale qu'il lui référait, sinon «il va neiger» le lendemain, «la tempête va passer».

Et le lendemain, la tempête s'est effectivement abattue sur son chantier, même s'il avait pris la peine de demander la protection de la Sûreté du Québec pour son chantier, vu les menaces reçues du représentant syndical.

Il était alors à La Sarre, mais ses frères Benoît et Daniel s'occupaient du chantier de Longue-Rive.

«J'ai appris que le chantier avait été fermé et que mes frères s'étaient fait molester, et durement. Ils sont arrivés une cinquantaine de gars. Les gens étaient avisés au chantier; ils ont serré la machinerie toute ensemble pour ne pas que ça se fasse briser. Les travailleurs se sont placés ensemble le long de la machinerie. Il y en a qui se sont fait sortir cavalièrement de leur pelle mécanique, avec une couple de claques dans le côté et une couple de coups de pied et embarqués dans le camion», a-t-il relaté en pleurant.

La juge France Charbonneau a même voulu suspendre les audiences, tant l'entrepreneur était encore secoué, plus de huit ans après les faits, mais il a tenu à continuer.

«Les 40 à 50 sont entrés dans la roulotte et mes deux frères étaient là. Ils les ont pognés; ils les ont mis complètement dans le fond. Ils les tenaient à la gorge, accotés dans le coin. Mon frère m'a dit qu'il y en a un qui devait peser 300 livres, le poing à six pouces de la face, il empestait le fond de tonne, il était intoxiqué et il les menaçait: 'Pedneault, t'as pas compris ce qu'on est venu te dire sur les chantiers? Tu veux pas nous écouter? Là tu vas comprendre. Pis t'es mieux d'écouter parce que la prochaine fois, il n'y en aura plus de prochaine fois. On sait à quelle place tu restes. T'as des enfants, une famille; on va s'en occuper'.»

En quittant, ils ont abîmé les camions et donné des coups de pied dans la machinerie. Tout ça a duré 10 minutes.

La Sûreté du Québec y a dépêché une seule agente qui est arrivée sur les lieux une heure et demie plus tard.

Ses frères ont été grandement traumatisés et ses ouvriers aussi.

«Ce sont des hommes, des travailleurs de la construction, des pères de famille. Ils sont accoutumés à vivre à la dure. C'est pas des mauviettes. Mais là, ils ont eu leur voyage», s'est exclamé M. Pedneault.

«J'ai voulu leur en parler l'autre jour et il y en a un qui s'est mis à pleurer. Ils ne veulent même pas en parler. Le lendemain, ils cachaient leurs ecchymoses; ils ne voulaient même pas les montrer. Ils ont une fierté qui a été brisée en-dedans d'eux. Ils enragent encore. Ils ont été brisés dans leur intégrité morale. C'est pas physique _ physique c'est pas grave _ c'est le fait de se sentir oppressés, diminués.»

Il a perdu un opérateur de pelle, qui a quitté le chantier et n'a plus voulu y revenir.

Interrogé par le procureur Paul Crépeau, M. Pedneault a avancé qu'il a subi ces représailles non pas parce qu'il n'avait pas employé de main-d'oeuvre locale _ il en avait embauché _ mais parce qu'il s'était refusé à passer par le syndicat pour l'embauche et qu'il avait préféré choisir lui-même ses ouvriers, en demandant lui-même des références.

«Ce ne sont pas les travailleurs qui ne sont pas bons sur la Côte-Nord, c'est une petite gang qui veut garder le contrôle», a-t-il expliqué.

Aucune accusation n'a été portée à la suite du grave incident. Ses frères n'ont pas voulu porter plainte. La Sûreté du Québec l'a rencontré, ainsi qu'un de ses frères, mais il n'y a pas eu de suite. Il a pourtant mentionné, dans son témoignage, qu'une voisine du chantier avait filmé la scène.

Un de ses frères molestés a pourtant reconnu un des agresseurs, un conducteur de camion syndiqué à la FTQ-Construction qu'il avait congédié quelques jours plus tôt.

Un ingénieur de la firme Roche, qui avait le mandat de surveiller le chantier pour le ministère des Transports du Québec, a lui-même rédigé un rapport, faisant état de violence et d'intimidation. Le MTQ a donc été mis au courant à l'époque.

Ministre avisé

L'entrepreneur, qui est aussi administrateur de l'Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec (ACRGTQ), a eu l'occasion d'en parler au ministre libéral du Travail, Laurent Lessard, vers 2006.

Il était justement question d'intimidation et de violence sur les chantiers, dans l'actualité, puisque l'enquête sur les dépassements de coûts à l'usine Gaspésia venait d'avoir lieu. Il lui a raconté son histoire, qui avait d'ailleurs fait l'objet de reportages à la télévision.

«Quant au ministre lui-même, je lui ai demandé s'il allait prendre en considération, s'il y avait des choses qui s'en venaient pour sécuriser... Je n'ai pas eu de réponse. Je ne dis pas que je n'ai pas eu d'écoute, mais il n'a pas jugé bon d'élaborer», a relaté M. Pedneault.

À la suite du grave incident et de l'entrevue qu'il a donnée à la télévision, l'entrepreneur a même reçu une mise en demeure de se rétracter de la part de la FTQ-Construction. Il a montré la lettre à un dirigeant de l'ACRGTQ qui en a ri et en a attribué l'origine à Jocelyn Dupuis, alors directeur général de la FTQ-Construction

Le procureur de la commission, Me Paul Crépeau, a aussi questionné M. Pedneault sur le fait que «des individus de l'industrie de la construction vendent de la drogue, en distribuent sur les chantiers» de la Côte-Nord. Le témoin a effectivement entendu parler du phénomène.

«Les deux ou trois indésirables qu'on nous force à avoir sur le chantier sont généralement plus ou moins présents et intoxiqués. Même les autres travailleurs en ont généralement peur. Ils font peur. (Ce sont) des improductifs à qui on veut faire faire des timbres (pour qu'ils puissent toucher leurs prestations d'assurance-emploi)», a résumé M. Pedneault.

Me Crépeau lui a demandé qui plaçait ce type de travailleurs sur les chantiers. «Soit Bezeau, soit Gauthier», a-t-il répondu, faisant référence à Bernard Gauthier, alias Rambo, de la section locale des opérateurs de machinerie lourde pour la FTQ-Construction.

Son contre-interrogatoire se poursuit jeudi.

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