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Commission Charbonneau: 1,2 million $ payé à Gérard Cyr, du local 144

12/02/2014 12:47 EST | Actualisé 14/04/2014 05:12 EDT

MONTRÉAL - Un employeur du domaine de la mécanique industrielle a affirmé devant la Commission Charbonneau, mercredi, que son entreprise Ganotec a versé 1,2 million $ au dirigeant syndical Gérard Cyr, de 1998 à 2006, soit un pourcentage des contrats obtenus dans les raffineries Shell et Pétro-Canada.

Et ce président-directeur général de Ganotec, Serge Larouche, affirme avoir déjà tenté d'informer un ancien ministre libéral du Travail, Laurent Lessard, des problèmes qu'il encourait avec M. Cyr _ pas de l'argent versé, mais de M. Cyr en général _ et que celui-ci n'aurait tout simplement pas voulu en entendre parler.

M. Cyr a longtemps dirigé l'influent local 144 des tuyauteurs, affilié au Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (international), mieux connu sous son surnom de local 144 des plombiers, l'ancien local de Dédé Desjardins lors de la Commission Cliche dans les années 1970.

C'est donc M. Cyr, comme gérant d'affaires de la section locale 144, qui s'occupait du placement syndical des tuyauteurs sur les chantiers.

Au départ, M. Cyr aurait même demandé 1 pour cent de la valeur de ces contrats, mais le montant a été abaissé à 0,5 pour cent après négociation avec le patron de Ganotec, Léopold Gagnon, a précisé M. Larouche.

M. Cyr a semble-t-il demandé cette quote-part des contrats après qu'il eut servi d'intermédiaire pour diriger vers Ganotec Eugène Arseneau, un expert chez les calorifugeurs, qui a permis à Ganotec de décrocher des contrats.

Pour obtenir de l'argent comptant pour donner à M. Cyr, M. Larouche a fait affaires avec une entreprise de Louis-Pierre Lafortune, un témoin déjà entendu par la commission, un dirigeant des Grues Guay, mais qui était à l'époque chez Fortier Transfert. Il avait entendu dire «que Louis-Pierre Lafortune rendait ce service-là» de trouver pour lui de l'argent liquide.

M. Larouche a aussi relaté qu'à une autre occasion, l'entreprise avait déjà dû payer 40 000 $ à Gérard Cyr pour s'assurer d'avoir une main-d'oeuvre capable de faire le travail demandé.

Il a raconté qu'en 1997, son entreprise avait décroché un contrat en coentreprise chez Karbomont, une usine de «noir de carbone». Et le président de Ganotec, Léopold Gagnon, lui avait alors relaté qu'il avait donné 40 000 $ à Gérard Cyr avant le début des travaux de tuyauterie ou pendant.

«J'ai été mis au courant et je ne me souviens pas de m'être objecté. Peut-être que j'ai vu ça comme une assurance pour ne pas se faire frapper après les événements de Lebel-sur-Quévillon ou une protection, un peu comme ce qui se passe dans 90 pour cent des bars au Québec», a justifié M. Larouche.

Il faisait ainsi référence aux difficultés survenues sur le chantier de Lebel-sur-Quévillon par son entreprise, en 1995-1996. Lorsque Ganotec avait demandé au local 144 de lui dépêcher des tuyauteurs, elle avait reçu ce qu'il a appelé «le fond du local». Ces travailleurs sont souvent moins productifs, trop âgés ou peu compétents.

Pour parvenir à achever son chantier, Ganotec avait dû faire venir à Lebel-sur-Quévillon ses employés réguliers de Trois-Rivières, a relaté M. Larouche. «Tu veux des soudeurs capables de souder ce que t'as à souder», a-t-il résumé.

Le témoin s'est aussi plaint de l'influence de M. Cyr, qui pouvait à volonté ralentir un chantier de Ganotec ou s'arranger pour que ses membres tuyauteurs refusent de faire des heures supplémentaires.

Plaintes et démarches

Le commissaire Renaud Lachance a demandé au témoin s'il avait dénoncé l'attitude de M. Cyr aux autorités compétentes _ il n'était alors pas encore question de l'argent que M. Larouche affirme avoir versé à M. Cyr.

M. Larouche a rapporté qu'il a demandé à un avocat de dénoncer la situation auprès du président d'alors de la Commission de la construction du Québec, André Ménard. Il en a personnellement parlé au ministre libéral du Travail, Laurent Lessard, en 2005.

«Une fois ou deux j'ai parlé au ministre du Travail. J'ai parlé soit directement à la CCQ, soit demandé à un avocat de parler à la CCQ. Et c'est assez difficile de se faire entendre. J'ai eu quelques bons résultats par moments. Je me souviens d'une fois où j'ai parlé à un ministre du Travail (il a plus tard affirmé qu'il s'agissait de Laurent Lessard) en 2005 et je n'étais pas le seul entrepreneur présent. C'était à Trois-Rivières dans un hôtel, un samedi matin. Puis la réponse du ministre, c'était _ on parlait de Gérard, du 144 _ et la réponse c'était 'ah, on ne peut pas toucher à ça, là'», a raconté M. Larouche.

Il a également confirmé l'existence de tirages sur certains chantiers organisés par des délégués syndicaux. En 2010, l'enveloppe d'un gagnant a même abouti sur son bureau par erreur. Se disant à l'époque écoeuré de ce qui se passait dans l'industrie de la construction, il a «agi par émotion» et a contacté l'escouade Marteau, par l'intermédiaire d'un avocat.

Il a alors pu parler à une sergente. «Finalement, ça devait être banal, parce que je n'ai pas eu de retour d'appel», a-t-il rapporté, un peu déçu.

M. Larouche aura vraiment frappé à toutes les portes. Il a aussi parlé du cas de Gérard Cyr à son pendant syndical canadien, au directeur John Telford, de la United Association, à Ottawa.

«Il m'a expliqué qu'il avait les mains attachées», qu'il avait «peur de perdre ses membres au Québec», a rapporté M. Larouche.

M. Larouche a aussi donné d'autres sommes à M. Cyr, une fois 10 000 $ et une fois 20 000 $ en «cadeau de Noël» en 2007.

En 2007 également, Ganotec était vendue à l'entreprise Kiewit. Or, M. Cyr rencontrait les clients de Ganotec et leur disait que Ganotec ne serait plus la même entreprise désormais. C'est pour cette raison que M. Larouche a voulu lui donner un «cadeau de Noël», pour qu'il cesse de dénigrer l'entreprise auprès de ses clients.

En 2008, M. Cyr a finalement remis à M. Larouche une somme de 30 000 $, en affirmant qu'il était ainsi «clean». M. Larouche a cru comprendre que M. Cyr voulait ainsi «se blanchir» auprès de ses membres en remboursant l'argent touché.

Et, à cette occasion, M. Cyr lui a fait état de menaces. «Monsieur Cyr m'a dit: 'on m'a conseillé de te faire passer'». Et M. Larouche a interprété ces propos comme «une menace indirecte».

Son témoignage se poursuit jeudi.

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