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Frontaliers en Suisse: "ils ne peuvent pas nous virer du jour au lendemain"

10/02/2014 03:07 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

Les Suisses "ne peuvent pas nous virer du jour au lendemain": qu'ils soient infirmiers, serveuses ou ouvriers, les travailleurs frontaliers français ne redoutent guère, pour la plupart, de voir leur situation personnelle remise en cause après la votation en faveur d'une limitation de l'immigration.

Nathalie Halm, une Alsacienne de 45 ans, travaille comme serveuse dans un grand café chic du centre de Bâle, aux côtés d'une Serbe, d'un Algérien et d'un Turc: "Si on enlève tous les frontaliers ici, vous n'allez plus à la banque, au café ou faire vos courses", glisse-t-elle, un plateau à la main.

"Moi, ça fait dix ans que je travaille au même endroit, ils ne peuvent pas nous virer du jour au lendemain, ils ont trop besoin de nous", renchérit Sabine Haefflinger, serveuse dans une pizzeria voisine. Selon elle, "les Suisses ne veulent pas travailler dans la restauration, il y a trop d'heures et c'est mal payé".

Quelque 150.000 travailleurs frontaliers traversent chaque jour la frontière franco-suisse. Depuis Bruxelles, où il participait à une réunion avec ses homologues européens, le ministre français des affaires européennes Thierry Repentin a cherché à les rassurer en soulignant que le oui à des quotas d'immigration pour les étrangers au référendum de dimanche n'aurait "pas d'implications immédiates" pour eux.

"Bouc émissaire"

"Moyennement inquiète" quant à son avenir, Lauriane Schuller, chargée de recrutement dans une agence d'intérim bâloise, estime que les autorités "ne peuvent pas forcer les entreprises à jeter les gens dehors", alors que de toutes façons "l'économie suisse ne peut pas tenir le coup sans travailleurs étrangers et frontaliers".

Cette Française d'une trentaine d'années reconnaît toutefois ressentir "un problème d'ambiance. C'est la crise, les Suisses cherchent le bouc émissaire".

Dans certaines entreprises industrielles comme celle du canton de Vaud où travaille Raphaël Borne, un habitant du secteur de Pontarlier, dans le département du Doubs, "ils ne donnent déjà plus de travail aux Français, pour le réserver aux Suisses".

La votation n'a pas été abordée avec ses collègues quand il s'est rendu au travail ce lundi, "mais de toutes façons les employés suisses nous ont toujours dit qu'on leur piquait leur travail, ce n'est pas nouveau", assure Raphaël Borne, qui milite à ses heures perdues pour la sécurité sociale des travailleurs frontaliers.

Sous couvert d'anonymat, un informaticien français travaillant à Genève y voit "un vote d'ostracisme, de rejet", qui ne le surprend pas: "Le frontalier est très mal perçu dans la région genevoise", assure-t-il. Pourtant, à Genève, le non l'a emporté dimanche.

"20 ou 30 ans en arrière"

Autre ambiance dans cet atelier d'une entreprise métallurgique du Jura suisse où travaille Alain depuis 15 ans. "Le vote a surpris", raconte cet ouvrier, affirmant croire tous ses collègues qui l'ont assuré faire partie des 49,7% à avoir voté contre. "L'esprit ici, c'est: peu importe la nationalité, du moment que tu bosses bien".

Les autorités helvétiques ont trois ans pour mettre en oeuvre cette limitation de l'immigration, et il faudra voir dans le détail comment chaque canton va appliquer le contingentement, et sous quelle forme, relève Marc Philippe, qui vient chaque jour de Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) pour travailler au service de ressources humaines du CHU de Lausanne.

Selon lui, "on revient 20 ou 30 ans en arrière. Cela risque de rallonger les délais d'engagement. Il va falloir se justifier de tout".

Qui plus est, des quotas seront "difficilement applicables" dans un domaine comme la santé, "car c'est la France qui fournit les infirmiers à la Suisse. C'est un secteur déficitaire en termes de main d'oeuvre, tout comme l'informatique ou l'ingénierie".

Dans la clinique de Lausanne où il travaille, Marc Béraud, kinésithérapeute, qui habite lui aussi à Thonon-les-Bains, confirme que 80% des infirmiers sont des Français: "La Suisse a besoin d'étrangers pour fonctionner".

Tous, en tout cas, ne sont pas prêts à supporter de nouvelles tracasseries administratives, à l'instar de Nathalie Halm: "Si ça me rend la vie plus difficile, j'essaierai de rentrer en France".

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