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Commission Charbonneau: loterie, menaces, bris d'équipement sur les chantiers

10/02/2014 10:18 EST | Actualisé 12/04/2014 05:12 EDT

MONTRÉAL - La Commission Charbonneau a entendu, lundi, plusieurs exemples d'aberrations survenues dans divers chantiers de construction du Québec, à commencer par des grutiers payés à ne rien faire, des loteries auxquelles les ouvriers sont fortement incités à participer et des entrepreneurs qui doivent payer pour acheter la paix syndicale.

Et la Côte-Nord a carrément été dépeinte comme une zone où «la loi de la jungle» sévit, et où l'industrie de la construction est menée par les syndicats et ne fonctionne pas comme ailleurs au Québec.

L'enquêteur de la commission Michel Comeau a ainsi commencé à dresser le portrait des chantiers qu'il a visités, avec d'autres enquêteurs, en Abitibi, à la Romaine, sur la Basse Côte-Nord et au Saguenay-Lac Saint-Jean. Il a rencontré 70 témoins, tant des ouvriers que des entrepreneurs et des représentants syndicaux.

Le policier d'expérience a comparé la loi du silence qui y régnait à ce qu'il a rencontré dans le milieu du crime organisé; des ouvriers avaient peur de rencontrer les enquêteurs de la commission, craignant d'être étiquetés «délateurs».

Pour la phase 2 du chantier Alouette, à Sept-Îles, des entrepreneurs ont relaté avoir dû verser une somme de 15 000 $ à 50 000 $ «pour la paix syndicale» — et s'être remboursés ensuite par de la fausse facturation.

«L'autorité sur le chantier, c'était le syndicat», a affirmé l'enquêteur Comeau, qui a cité deux noms: Jules Bernier, surnommé Matou, un agent d'affaires de la section locale 711 des monteurs d'acier, affiliée au Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (international), et Bernard Gauthier, surnommé Rambo, de la section locale 791 des opérateurs de machinerie lourde, affiliée à la FTQ-Construction.

«Là-bas, Rambo est vu comme un dieu», a résumé l'enquêteur Comeau. C'est lui qui donne de l'emploi aux gens de la Côte-Nord, qui le «vénèrent», a-t-il relaté.

Sur la Côte-Nord, lorsqu'un entrepreneur n'est pas apprécié par les syndicats locaux, il peut avoir la vie dure: bris d'équipement, harcèlement, menaces, ralentissements de travail, etc.

Les syndicats locaux imposent aussi l'embauche de travailleurs pas toujours productifs ou qualifiés, que certains témoins ont qualifiés de «marchettes» (travailleurs plus âgés), de «saucisses» (de moindre qualité) ou d'«inaptes au travail».

Entre autres exemples, l'enquêteur a raconté qu'un surintendant de l'entreprise FGL (Fernand Gilbert) qui travaillait sur le chantier de La Romaine s'est fait suivre par un véhicule qui a tenté de lui faire quitter la route. Quand le surintendant a dit aux patrouilleurs de la Sûreté du Québec «que c'était Rambo et sa gang qui l'intimidaient, les policiers craignaient même ces représentants-là», a relaté l'enquêteur Comeau.

Au chantier Alouette à Sept-Îles, une loterie «moitié-moitié» a aussi été organisée. Des délégués de chantier vendaient alors des billets aux travailleurs, 5 $ ou 10 $. Les tirages avaient lieu une fois par semaine. Les ouvriers étaient fortement incités à y participer, sinon ils se faisaient «achaler» et traiter de «cheap», a rapporté l'enquêteur.

L'expression moitié-moitié vient du fait que le gagnant de la loterie gagnait la moitié du montant. L'autre moitié pouvait servir au fonds de travailleur pour acheter des chandails ou autocollants à l'effigie de la section locale du syndicat, a expliqué le policier.

Après avoir entendu les témoins de la Côte-Nord, l'enquêteur Comeau en a conclu qu'il y existait une sorte de combat contre les ouvriers de l'extérieur de la Côte-Nord, où tout est permis pour trouver de l'emploi et le faire durer le plus longtemps possible, par tous les moyens. Et une rancune plus particulière sévit entre les ouvriers de la Côte-Nord et ceux du Saguenay-Lac Saint-Jean, a-t-il ajouté.

Autre exemple puisé sur la Côte-Nord: des ouvriers qui demeuraient à 30 kilomètres du chantier réclamaient une pension, alors que le kilométrage minimum pour en bénéficier était de 120 kilomètres. Ils faisaient simplement un changement d'adresse à la Commission de la construction.

À une occasion, l'entreprise FGL a congédié cinq syndiqués au comportement inapproprié. Un contremaître de FGL «s'est fait ramasser», a relaté l'enquêteur Comeau. Deux «colosses» l'ont maintenu dans un coin pendant qu'un troisième lui a asséné des coups de poing dans le ventre. «Tu ne 'slackeras' pas nos gars. On va te casser les deux jambes», lui avaient-ils dit.

Sur la Côte-Nord, les entrepreneurs se butent à tellement d'embûches qu'ils en tiennent compte dans leurs soumissions pour obtenir un contrat. L'enquêteur Comeau a raconté que leurs soumissions sont de 15 à 20 pour cent plus élevées que dans le reste de la province.

Hydro ferme les yeux

Le commissaire Renaud Lachance a demandé au témoin si Hydro-Québec, le «donneur d'ouvrage», avait été informé des problèmes rencontrés par les entrepreneurs sur ses chantiers. Oui, a répondu le témoin. «Le message, c'est: 'il faut qu'ils réussissent à s'entendre'. Hydro-Québec ferme les yeux sur ce qui se passe là-bas. Il faut que le contrat avance», a résumé l'enquêteur.

M. Comeau a rapporté un autre exemple d'aberration, cette fois au chantier hydroélectrique de Péribonka, au Saguenay-Lac Saint-Jean, de 2004 à 2008. De sept à 12 grutiers ont été payés à ne rien faire pour acheter la paix, certains pendant plusieurs mois, voire deux ans.

Le problème vient du fait que l'entreprise allemande qui avait obtenu le contrat, Bauer, avait fait venir ses propres grutiers et mécaniciens. Les ouvriers du Québec, particulièrement ceux du Saguenay-Lac Saint-Jean, protestaient donc contre le fait qu'ils ne pouvaient travailler sur ce chantier.

Il y a donc eu des négociations avec la FTQ-Construction et finalement, des grutiers ont été embauchés par Bauer. Mais comme l'entreprise voulait garder secrète sa technologie et ne voulait pas que les grutiers québécois approchent sa machinerie, des grutiers québécois ont été payés, mais à ne rien faire.

Des grutiers québécois ont donc joué aux cartes, regardé la télévision, sont restés dans la roulotte du chantier, tout en étant rémunérés, même avec les primes de soir et de week-end, a précisé l'enquêteur Comeau. Deux sont même demeurés à leur domicile, parfois payés à temps double.

Ces grutiers ont été payés à ne rien faire par Bauer, qui a ensuite facturé en conséquence le «donneur d'ouvrage», Hydro-Québec, a-t-il précisé.

L'enquêteur a ensuite abordé le cas de la section locale 144 des tuyauteurs, affiliée au Conseil provincial, organisation rivale de la FTQ-Construction, dirigée par Gérard Cyr.

Un opérateur dans une raffinerie lui a relaté que l'entreprise avait demandé au syndicat de dépêcher 50 travailleurs. Le syndicat en a affecté 100 et l'entreprise a accepté. «Ça leur coûtait moins cher que de se battre contre le syndicat», a relaté l'enquêteur.

Un opérateur a confirmé à l'enquêteur Comeau avoir participé à une loterie, qui pouvait générer 7000 $ le vendredi. Le profit était censément destiné «au party des gars du 144». Et les billets étaient parfois vendus par des ouvriers syndiqués à la section locale 144 qui portaient les couleurs d'un club école des Hells Angels.

Le témoignage de l'enquêteur se poursuit ce mardi.

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