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France: Libération, en crise, pourrait ne plus être un journal

08/02/2014 08:50 EST | Actualisé 10/04/2014 05:12 EDT

Libération, ancré à gauche et adepte d'une liberté de ton au service d'un journalisme de combat, affronte une grave crise financière que ses actionnaires veulent enrayer en transformant le quotidien français en "réseau social", une mue refusée en bloc par la rédaction.

"Une" improbable et rarissime pour un quotidien, "Libé" titrait samedi à la manière d'un manifeste: "NOUS SOMMES UN JOURNAL, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up...".

Remisant pour une fois les jeux de mots dans les titres qui ont fait la réputation du quotidien, ce cri de colère des salariés s'exprimait au lendemain de l'annonce par les actionnaires d'un projet visant à ne plus faire du journal "un seul éditeur de presse papier" mais un "réseau social, créateur de contenus monétisables" sur des supports tels que vidéo, TV, forums...

Fondé en 1973 par le philosophe Jean-Paul Sartre, Libération se voulait à l'origine sans publicité ni actionnaires financiers et a encouragé dès ses débuts le combat de tous les opprimés, en France et dans le monde. Il vient de fêter ses 40 ans dans une ambiance plombée par des années de ventes en chute libre, plusieurs nouvelles formules au succès mitigé et des tentatives de renflouement financier.

Ce nouveau projet dévoilé vendredi témoigne d'une énième tentative pour continuer de faire vivre autrement Libération, un journal qui emploie aujourd'hui 290 salariés, dans un contexte de grande difficulté de la presse écrite en France.

A la clé, le déménagement du quotidien, situé au coeur de Paris, et l'appel au célèbre designer Philippe Starck pour transformer les locaux en un espace d'échange "entièrement dédié à Libération et à son univers", ouvert aux journalistes, artistes, écrivains, philosophes, politiques, designers.

Dans ce projet présenté par les hommes d'affaires Bruno Ledoux, Édouard de Rothschild et le groupe italien Ersel, le siège abriterait désormais un plateau télé, un studio radio, une +news room+ digitale, mais aussi un restaurant, un bar... Nulle mention n'a été faite sur le sort de la rédaction ni sur le montant des investissements nécessaires.

"Les jours noirs d'un quotidien"

Evoquant un "foutage de gueule", les salariés qui s'étaient mis en grève jeudi et ont déposé un préavis pour lundi, écrivent qu'il s'agit d'"un véritable putsch des actionnaires contre Libération, son histoire, son équipe, ses valeurs". Selon eux, le projet est clair: "C'est Libération sans Libération. Il faut déménager le journal mais garder le joli logo. Ejecter les journalistes mais +monétiser+ +la marque+".

Sous le titre "Les jours noirs d'un quotidien", les journalistes dénoncent en pages intérieures la volonté "de construire un Libéland, un Libémarket, un Libéworld. Un losange rouge avec rien derrière, dix lettres qui ne signifient plus grand-chose (...)".

Bruno Ledoux, qui détient 26% du journal, a affirmé auprès de l'AFP que si les salariés refusaient le projet des actionnaires, "l'enjeu, c'est la mort" de Libération, affirmant que le "papier restera au coeur du système mais ne sera plus le système lui-même", sans développer.

Hostile aux sirènes du capitalisme, Libération a imprimé sa marque dans la presse française en revendiquant un ton irrévérencieux à l'égard du pouvoir en place, appuyé par des dessins de caricaturistes parfois provocateurs et des photos souvent décalées.

A l'âge d'or du quotidien, de 1973 à 1981, Libération fut dirigé par ses salariés, sans hiérarchie de salaires et avec toutes les décisions importantes prises par l'assemblée générale des salariés, à la majorité des voix.

Au fil des ans et du renouvellement de générations, le lectorat s'est érodé et Libération a été critiqué pour son manque de pugnacité et son ton "parisien bourgeois bohème" déconnecté des préoccupations des Français. Il y eut toutefois plusieurs rebonds des ventes, comme lors de l'élection présidentielle de 2002 où le quotidien multipliait les "Unes" hostiles au candidat du parti d'extrême droite, Jean-Marie Le Pen, parvenu au second tour.

Mais les ventes du quotidien ont chuté de plus de 15% sur les 11 premiers mois de 2013 et sont tombées en novembre sous les 100.000 exemplaires, à 97.299, le pire score depuis au moins quinze ans.

bur-blb/mr

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