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29/01/2014 02:33 EST | Actualisé 30/03/2014 05:12 EDT

La science au silence

Mercredi et jeudi, à 20 h, RDI diffusera le documentaire choc League of denial sur les commotions reliées à la pratique du football. Retour sur ce phénomène qui a ébranlé le monde du football aux États-Unis.

Un documentaire pose un regard sévère sur la NFL dans sa gestion du dossier des commotions cérébrales. League of denial a été diffusé pour la première fois en octobre dernier sur le réseau PBS.

Un texte de Olivier Paradis-Lemieux Twitter Courriel

Avant même sa sortie, le documentaire a créé des remous dans le monde du football. Selon le New York Times, la NFL aurait demandé au réseau ESPN de se retirer du projet lors d'une rencontre entre les hauts dirigeants des deux entreprises.

Le réseau a nié avoir cédé aux demandes de la ligue, mais a ordonné à son partenaire dans le projet, le réseau public américain PBS (et son émission d'enquête Frontline), d'effacer toutes les mentions de la participation d'ESPN au documentaire. De plus, ESPN a aussi enlevé le film de sa programmation.

ESPN donne plus de 1,5 milliard de dollars à la NFL, chaque année, pour diffuser un match le lundi soir.

Le film se base sur le livre éponyme de deux journalistes d'enquête d'ESPN, Mark Fainaru-Wada et Steve Fainaru. League of denial : the NFL, concussions and the battle for truth est aussi paru en librairie.

Le refus de la science

Le documentaire et le livre exposent la prise de conscience de la communauté scientifique des risques de jouer au football pour la santé du cerveau et la réponse de la NFL à une crise croissante.

D'entrée de jeu, les auteurs comparent la stratégie de la NFL dans le dossier des commotions cérébrales à celle de l'industrie du tabac. Ils ont tous les deux créé leurs propres conseils de recherche, qu'on peut scientifiquement mettre en doute.

Sous le commissaire Paul Tagliabue, la ligue a créé en 1994 le Mild Traumatic Brain Injury Commitee (comité sur les traumatismes cérébraux légers). Les travaux de ce comité ont été publiés dans la revue Neurosurgery, dirigée par un consultant des Giants de New York.

Plusieurs des articles publiés dans cette revue ont été refusés par d'autres journaux scientifiques. D'autres ont été désavoués plus tard par leurs auteurs.

Comme l'industrie du tabac, la NFL a aussi tenté de réduire au silence ceux qui ont voulu la contredire. La ligue est entrée « en guerre avec la science ».

En 2005, selon les auteurs du livre et du documentaire, la NFL a essayé d'obliger certains journaux médicaux de retirer certaines publications de chercheurs indépendants.

Quatre ans plus tard, un rapport commandé par la NFL aboutissait dans les mains d'un journaliste du New York Times. La recherche démontrait que les joueurs de la NFL étaient 19 fois plus susceptibles de souffrir de problèmes de mémoire qu'un adulte moyen.

La NFL n'avait pas l'intention de publier l'information qu'elle détenait.

La science mène la charge

Selon une spécialiste interrogée par les auteurs, la Dre Ann McKee, qui a étudié 46 cerveaux d'anciens joueurs de la NFL décédés, l'incidence des maladies dégénératives du cerveau chez les joueurs de la NFL est extrêmement élevée. « Tout est une question de degré. »

Seulement un des cerveaux qu'elle a étudiés ne présentait pas une encéphalopathie traumatique chronique, une maladie neurodégénérative.

Les joueurs de la NFL ne sont pas les seuls à être atteints de cette maladie. Elle a été découverte aussi par la Dre McKee et son équipe de l'Université de Boston dans le cerveau d'un joueur aussi jeune qu'Owen Thomas.

Thomas s'est suicidé à 21 ans. Jamais une commotion n'a été diagnostiquée chez lui. Les chercheurs pensent que l'accumulation d'impacts sous-commotionnels, reçus depuis son tout jeune âge en pratiquant le sport, serait à l'origine de sa maladie.

Un autre cas troublant est atterri dans la banque de cerveaux de la Dre McKee. Eric Pelly, 18 ans, décédé après avoir subi de multiples commotions, montrait lui aussi des signes d'encéphalopathie.

Selon le neurologue Robert Cantu, aucun enfant de moins de 14 ans ne devrait jouer au football. Comme le cerveau des jeunes est plus malléable, les risques sont amplifiés même si les chocs chez les jeunes sont moins sévères. La légèreté du cerveau de l'enfant augmente les effets de l'impact, même réduit.

En décembre 2009, dans un revirement de situation spectaculaire, la NFL, qui avait véhément combattu les découvertes du groupe de chercheurs de la Dre McKee, a pris la décision de financer leurs recherches.

Le porte-parole de la NFL Greg Aiello avait alors déclaré : « Il est évident que la recherche médicale qui a été menée sur les commotions montre qu'elles peuvent entraîner des problèmes à long terme. »

Acheter le silence

Au fur et à mesure que les joueurs ont pris connaissance des avancées de la science sur le sujet, les poursuites se sont accumulées contre la ligue. Cet été, plus de 4500 joueurs retraités alléguaient que la NFL avait conduit de fausses recherches afin de cacher le lien entre les commotions et le football.

La NFL et les joueurs retraités se sont entendus à l'amiable pour 765 millions de dollars, une semaine avant le début de la saison 2013.

Cette entente a permis à la ligue de tenir secret ce qu'elle savait (et surtout depuis quand) des commotions cérébrales et de ses impacts sur la santé des joueurs, actifs comme retraités.

League of denial donne toutefois un certain éclairage sur ce que la NFL a caché depuis une vingtaine d'années sur les traumatismes répétés subis par ceux qui pratiquent, selon le mot de Vince Lombardi, ce sport de collisions.

À l'aube du grand rendez-vous du Super Bowl, 152 commotions ont été décelées depuis le début de la saison 2013, soit en 256 matchs, selon les données officielles de la NFL. Selon un des médecins cités par les auteurs, de deux à quatre joueurs en subiraient une chaque match. 

La question demeure à savoir si la NFL traite le dossier des commotions cérébrales comme un problème de santé, ou comme un problème de relations publiques.

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