NOUVELLES
28/01/2014 09:08 EST | Actualisé 30/03/2014 05:12 EDT

Tragique et universel, l'amour des cowboys de Brokeback Mountain à l'Opéra de Madrid

Entre enthousiasme et indifférence mais sans les huées annoncées, le public a réservé un accueil mitigé mardi aux amours tragiques des deux cowboys de "Brokeback Mountain", lors de la première mondiale de son adaptation à l'opéra, jouée au Teatro Real de Madrid.

Les sons des tubas et contrebasses retentissaient, le grondement des percussions menaçaient, tandis que sur l'immense mur délimitant la scène apparaissaient des images tournées dans les montagnes splendides mais dangereuses du Wyoming, baignées d'une lumière crépusculaire qui semblait avertir le spectateur de la tragédie à venir avant même l'apparition des protagonistes.

Adaptée au cinéma en 2005 par le réalisateur taïwanais Ang Lee, dans un film récompensé par trois Oscars, l'histoire des deux cowboys a pris vie mardi pour la première fois à l'opéra, sur la partition du compositeur américain Charles Wuorinen.

Sur scène, le baryton canadien Daniel Okulitch, qui incarne Ennis del Mar et le ténor américain Tom Randle, interprétant Jack Twist, se rencontrent pendant un été 1963 passé à garder les moutons sous la menace des coyotes, sur les sommets du Wyoming. Suivront deux décennies de souffrance rythmées par de brèves rencontres, chacun fondant une famille sur un mensonge.

Auteur vétéran avec plus de 260 compositions, dont un opéra adapté d'un livre de Salman Rushdie, Charles Wuorinen, âgé de 75 ans, a travaillé ici en étroite collaboration avec l'auteur Annie Proulx.

Inspirée par sa vie en partie passée dans le Wyoming, l'écrivain américaine de 78 ans avait publié en 1997 dans le magazine The New Yorker la nouvelle "Brokeback Mountain", qui allait d'abord être adaptée au cinéma avant cet opéra dont elle a écrit le livret.

Tous deux ont reçu mardi, avec les protagonistes, les applaudissements les plus nourris, certains spectateurs lançant des "bravo" tandis que d'autres s'étaient levés immédiatement à la fin, clairsemant les premiers rangs.

"Ce que les spectateurs peuvent penser ou dire... Ce n'est pas mon problème, c'est le leur", avait lancé Charles Wuorinen à la veille du spectacle, lorsqu'on lui avait signalé, lors d'une conférence de presse, le conservatisme de certains abonnés du Teatro Real, connus pour huer les oeuvres les moins classiques.

Pour le compositeur comme pour Annie Proulx, la trame de l'opéra porte bien au-delà de la relation difficile entre deux hommes dans une région et une époque homophobes.

"Ennis, c'est le conservateur, il combat le changement à un niveau extrêmement personnel. Jack, c'est l'agent du changement", analysait Annie Proulx.

"Ce combat plus vaste domine l'opéra tout entier, et c'est l'une des raisons pour lesquelles il s'adresse au grand public : cela parle de nous."

A leurs côtés, Tom Randle renchérissait:

"Nous luttons pour découvrir qui nous sommes vraiment. L'une des belles choses dans cette histoire, c'est que ce miroir, nous ne le mettons pas seulement en face de nous, mais aussi du public".

C'est l'ancien directeur artistique du Teatro Real, le Belge Gérard Mortier, qui a commandé en 2008 cette oeuvre.

S'il insistait sur la dimension "universelle" de l'histoire d'amour de Jack et d'Ennis, la comparant à celle du Tristan et Isolde de Richard Wagner, Gérard Mortier revendiquait aussi lundi une "programmation politique":

"Enormément de gens souffrent de ce tabou dans la société, nous avons vu le fanatisme en France il y a quelques mois contre le mariage homosexuel : c'est une programmation politique dans le bon sens du terme, car elle lance une réflexion sur la société et la condition humaine."

Sur scène, les dialogues en anglais étaient brefs, parfois presque parlés plutôt que chantés, dans un langage simple ponctué de jurons.

Marmonnant à peine quelques mots à son apparition, Ennis se révèle à la fin du spectacle, seul devant la silhouette de la terrible montagne qui émerge de l'obscurité, assumant son amour pour Jack dans un monologue émouvant. Mais il est déjà trop tard.

La musique de Charles Wuorinen, amateur de dissonances, accompagne cette mue, expliquait le chef d'orchestre suisse Titus Engel avant la première:

"Une énorme énergie, très émouvante, se déverse dans ces derniers instants."

elc/gg

PLUS:hp