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Montres, bijoux et tapis de luxe: drôle de lutte antiterroriste au Pakistan

23/01/2014 04:13 EST | Actualisé 24/03/2014 05:12 EDT

Un fonds gouvernemental pakistanais dédié à la lutte antiterroriste a été utilisé pour acheter des cadeaux de mariage, tapis de luxe, bijoux en or ou ordinateurs à des proches de ministres ou dignitaires de passage, révèlent des documents consultés par l'AFP.

Ces révélations jettent une lumière rare et crue sur une corruption qui reste très répandue au sein d'un Etat en grande difficulté économique et impuissant depuis des années à endiguer les sanglants attentats des rebelles talibans.

Elles concernent le Comité national de gestion des crises (NCMC), une cellule du ministère de l'Intérieur constituée en 2000 pour améliorer la coordination des efforts antiterroristes entre les services secrets et le gouvernement civil.

Les Etats-Unis, qui ont rallié le Pakistan à leur "guerre contre le terrorisme" à la fin 2001, lui ont, avec d'autres pays occidentaux, versé depuis des milliards de dollars pour l'aider à combattre les islamistes talibans et leurs alliés d'Al-Qaïda sur son sol.

Le NCMC s'est vu allouer par le gouvernement pakistanais un budget de 425 millions de roupies (près de 3 millions d'euros) pour la période 2009-2013, selon des documents officiels obtenus par Umar Cheema, journaliste d'investigation au quotidien pakistanais The News, et consultés par l'AFP.

Le ministère de l'Intérieur était alors dirigé par le flamboyant et iconoclaste Rehman Malik, proche du président d'alors Asif Ali Zardari et cacique de son Parti du peuple pakistanais (PPP).

Nombre de documents attestent de versements à divers informateurs ou pour la maintenance des véhicules ou payer les heures supplémentaires d'employés.

Mais certaines factures mentionnent des cadeaux à des diplomates, américaine et britannique, ou des fleurs et gâteaux envoyés à des journalistes.

Montres, tapis, bijoux... et chèvres

Un reçu atteste d'une dépense de 70.000 roupies (487 euros) pour "deux montres offertes au neveu du ministre de l'Intérieur pour son mariage".

Un autre document montre que ce ministre, Rehman Malik, a acheté lors d'un voyage à Rome à l'occasion d'une conférence d'Interpol en novembre 2012 plusieurs "cadeaux": un collier, des tables en bois, une tablette iPad.

Le budget du NCMC a également servi au début 2013 à acheter trois tapis, cadeaux de mariage pour le fils du Premier ministre d'alors, Raja Pervez Ashraf. Ainsi que deux parures de bijoux en or, une de 21 carats d'une valeur de 2.200 euros et l'autre de 1.100 euros, pour des destinataires non précisés.

Une facture de décembre 2012 montre une dépense de 17.000 euros dans un magasin d'artisanat d'Islamabad pour l'achat de tapis et autres objets destinés à des délégués de l'Union européenne, d'Iran et d'Inde.

Parmi les autres bizarreries des factures du NCMC on trouve une dépense de 800 dollars pour le sacrifice et la découpe de quatre chèvres à l'occasion de la traditionnelle fête musulmane de l'Aïd-ul-Adha.

L'actuel gouvernement du Premier ministre Nawaz Sharif, arrivé au pouvoir après sa victoire sur son rival traditionnel PPP aux élections de mai dernier, a ordonné un audit des comptes du ministère de l'Intérieur sur la période 2010-2013. Le ministère ne semble pas pressé de la voir aboutir: dans une lettre qu'ils lui ont envoyée le 17 décembre dernier, les auditeurs gouvernementaux regrettent qu'il ne leur ait "pas fourni les documents" requis.

"Vous savez comment ça marche au Pakistan...."

Après son retour au pouvoir, M. Sharif a aboli les fonds secrets de 16 ministères dans le cadre de ses efforts de lutte contre la corruption et de contrôle des dépenses.

Contacté par l'AFP, l'un des principaux accusés dans cette affaire, l'ancien ministre de l'Intérieur Rehman Malik, assure: "Je n'avais pas le contrôle des fonds du NCMC, et je ne les ai pas utilisés".

Sur certaines factures figurent pourtant une annotation manuscrite indiquant que l'achat a été fait sur son ordre. "Vous savez comment ça marche au Pakistan. Cela ne veut pas dire que j'ai personnellement autorisé la dépense", répond l'ancien ministre.

Sur son compte Twitter, il a toutefois justifié l'achat de cadeaux sur le budget du fonds, des opérations "de routine" selon lui.

L'argument est balayé par Moinuddin Haider, ministre de l'Intérieur entre 1999 et 2002, à l'époque où a été institué le NCMC. "Ces fonds étaient destinés à installer des bureaux dans les provinces, et en priorité à financer des équipements de communication et d'analyse de données", et non pour des "cadeaux", a-t-il déclaré à l'AFP.

Pour Umar Cheema, le journaliste à l'origine de ces révélations, l'affaire est un exemple parmi d'autres montrant qu'une partie des responsables pakistanais a personnellement profité de la sanglante vague de terrorisme qui a fait plus de 6.000 morts dans le pays depuis 2007.

Mais il en faudra bien plus pour changer les choses au sein de l'Etat, souligne-t-il, en dénonçant l'attitude du ministère de l'Intérieur qui "bloque clairement l'accès de ses comptes aux auditeurs".

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