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Les représailles économiques, une arme à double tranchant pour Pékin

22/01/2014 03:32 EST | Actualisé 23/03/2014 05:12 EDT

Des tonnes de saumon bloquées dans des ports, un site balnéaire abandonné en pleine construction, une aide a minima après un typhon: la Chine n'hésite pas à punir économiquement les pays franchissant les "lignes rouges" qu'elle a fixées, quitte à ternir son image.

Géant économique, la Chine tente de polir sa réputation de "puissance responsable" sur la scène politique internationale et de renforcer son influence culturelle via son réseau d'instituts Confucius.

Mais cette vaste stratégie est mise en péril par des mouvements d'humeur envers de "petits" pays, victimes de mesures de rétorsion économique après des prises de position ou épisodes ayant indisposé la Chine, avertissent des experts.

La Norvège est ainsi depuis trois ans l'objet du courroux de Pékin, après l'attribution du prix Nobel de la paix au dissident chinois emprisonné Liu Xiaobo, alors même que Oslo n'a absolument aucun contrôle sur les décisions du comité Nobel.

Peu importe aux autorités chinoises, qui ont promptement décidé de bloquer des cargaisons de saumon norvégien, les laissant pourrir dans des entrepôts du pays: alors que la Norvège emportait naguère 92% du marché chinois du saumon, cette part s'est effondrée à 29% l'an dernier.

Même la culture pop n'est pas à l'abri: la tournée en Chine d'une comédie musicale où se distinguait la jeune star norvégienne Alexander Rybak --gagnant de l'Eurovision en 2009-- a dû être annulée.

Et les Norvégiens restent exclus du dispositif permettant d'obtenir des visas de transit de 72 heures à son arrivée en Chine.

"Ces manoeuvres d'intimidation (...) sont typiques d'un type de comportement passif-agressif", caractérisé par une propension aiguë au ressentiment, commente Phil Mead, un homme d'affaires britannique aidant des firmes chinoises à se développer en Europe.

Une telle attitude donne à Pékin "un air mesquin et malveillant", a-t-il souligné.

Les Philippines, pays engagé dans un vif différend territorial avec la Chine, en ont également fait les frais.

Après le typhon meurtrier Haiyan qui a frappé l'archipel en novembre dernier, Pékin n'avait initialement annoncé qu'une aide de... 100.000 dollars, un montant dérisoire de la part de la deuxième économie mondiale.

Face à la controverse, la Chine avait ensuite gonflé son aide à 1,8 million de dollars, mais même ce chiffre fait pâle figure face aux dizaines de millions de dollars versés par les Etats-Unis ou le Japon.

Un an plus tôt, la Chine avait imposé une rafale de restrictions sur les importations de bananes venues des Philippines, affirmant avoir trouvé des traces de pesticides dans certains lots, ce qui avait généré des pertes estimées à 23 millions de dollars.

"L'effet dalaï lama"

En fait, les "lignes rouges" qui déclenchent des menaces ou des représailles de la part de Pékin sont limitées à un nombre restreint de sujets jugés "sensibles".

Parmi ceux-ci, le statut de Taïwan, le Xinjiang (région de l'ouest de la Chine peuplé par la minorité musulmane ouïghoure rétive à la tutelle de Pékin), la critique de la situation des droits de l'Homme dans le pays, ou encore tout ce qui touche au dalaï lama, le chef spirituel tibétain en exil.

La Chine "fait preuve d'un intérêt très particulier (à ce sujet), notamment en ce qui concernent les voyages du dalaï lama", insiste James Reilly, professeur de politique nord-asiatique à l'Université de Sydney.

A telle enseigne que des chercheurs allemands ont pu calculer en 2010 un "effet dalaï lama": les pays dont les dirigeants avaient rencontré le prix Nobel de la Paix ont vu leurs exportations vers la Chine chuter de 12,5% en moyenne les deux années suivantes.

L'archipel Pacifique de Palau avait quant à lui accepté en 2009 d'accueillir à leur libération six Ouïghours emprisonnés par les Américains dans la prison militaire de Guantanamo.

La réponse de Pékin ne s'est pas fait attendre: la construction d'un site balnéaire de 100 chambres dans le pays, soutenue par un investisseur chinois, a été stoppée brutalement.

De telles actions ne sont pas sans effet sur l'image de la Chine: dans un sondage de 14.400 personnes dans 14 pays publié par le quotidien officiel chinois Global Times, 29% des répondants qualifiaient le pays de "belliqueux" dans les affaires internationales.

Le problème, selon Joseph Nye, professeur de politique à l'université américaine de Harvard, c'est que Pékin n'a pas une vision très claire de l'impact de ses actions.

"La Chine tend à cantonner le +soft power+ à la sphère culturelle plutôt que de l'envisager en termes politiques", a-t-il expliqué.

fms-jug/seb/abk

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