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Le "miracle économique" turc menacé par la crise politique

19/01/2014 07:50 EST | Actualisé 21/03/2014 05:12 EDT

Pendant dix ans, ses performances économiques étonnantes ont placé la Turquie dans le peloton de tête des pays émergents. Mais la conjoncture mondiale et, surtout, la grave crise politique qui fait vaciller son gouvernement menacent de sonner le glas de cette "success story".

Depuis son éclosion le 17 décembre, un retentissant scandale de corruption visant le Premier ministre islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan a fait plonger les marchés financiers et la monnaie nationale, et menace désormais les objectifs de croissance du pays.

Les prévisions des analystes ne sont guère plus réjouissantes. Au plus bas face au dollar et à l'euro, la livre turque (LT) devrait continuer à dégringoler.

Et le récent resserrement de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine fait planer le spectre d'un assèchement des investissements étrangers sur une économie déjà affectée par de forts déficits publics.

"Ajoutez à tout cela un fort risque politique: des affaires de corruption, des rumeurs de coups d'Etat et des inquiétudes sur les attaques du gouvernement contre l'indépendance de la justice (...) et vous comprendrez que la situation financière de la Turquie peut s'aggraver très vite", résume Kathleen Brooks, du site de trading en ligne Forex.com.

Incontestablement, l'image de la Turquie a pâli aux yeux de nombreux investisseurs.

Le principal indice de la bourse d'Istanbul a perdu 20% sur un an, la livre turque a enfoncé la barre symbolique des 3 LT pour un euro et des 2,2 LT pour un dollar, et les taux d'intérêt à dix ans culminent à plus de 10%, plus que dans la fragile Grèce voisine.

Le scandale en cours vise deux des piliers du succès économique turc depuis l'accession du Parti de la justice et du développement (AKP) de M. Erdogan en 2002: sa stabilité politique et les secteurs de la banque et des travaux publics.

Plusieurs dizaines de patrons, hommes d'affaires et élus proches du gouvernement ont été inculpés et parfois incarcérés pour corruption, blanchiment d'argent et fraudes sur les marchés publics et des ventes frauduleuses d'or à l'Iran sous embargo.

Directement menacé, le Premier ministre a engagé des purges massives dans sa police et sa justice, accusées d'abriter le coeur d'un "complot" ourdi par la confrérie d'un prédicateur musulman, Fethullah Gülen, contre tout le pays.

"Cette organisation et ses alliés dans les médias essaient de porter un coup à l'économie, de faire monter les taux d'intérêt, de saboter notre politique énergétique et de salir l'image de la Turquie", a accusé cette semaine M. Erdogan.

Le gouvernement s'efforce de rassurer les milieux économiques. Son ministre des Finances Mehmet Simsek a admis la possibilité d'un ralentissement "momentané" mais pas plus. Car, dit-il, "les fondamentaux de la Turquie restent solides".

Risque de "dépression"

Même loin des plus de 8% en 2010 et 2011, la prévision de croissance pour 2014 atteint 4%. L'inflation reste forte, 7,4% en 2013, et le taux de chômage élevé, à près de 10%. Mais en-deçà de leur niveau d'il y a quelques années.

Pour l'économiste Inan Demir, de la Finansbank, les nuages s'accumulent sur l'économie turque, très dépendante des capitaux étrangers.

Le déficit des comptes courants du pays, plus de 7% du produit national brut, constitue la "principale menace", juge M. Demir.

"La crise actuelle a déjà sérieusement affecté la confiance" des consommateurs, note-t-il. Et la dégringolade de la livre pourrait affecter les investissements des entreprises et "ralentir l'activité économique jusqu'à la dépression".

Les analystes de Capital Economics insistent, eux, sur les risques d'une remise en cause, par un régime aux abois, des réformes bancaires, fiscales et politiques menées ces dernières années pour satisfaire aux normes démocratiques européennes.

"Si le gouvernement rechute, les conséquences pourraient être très sévères" sur l'économie, a averti la firme londonienne dans une note récente.

Mardi, tous les regards seront tournés vers la banque centrale turque, dont le comité de politique monétaire doit se prononcer sur une éventuelle hausse des taux d'intérêt pour soutenir sa livre.

Sous la pression du gouvernement, elle s'y est jusque-là refusé, par crainte d'affecter la croissance et d'accroître les déficits. Mais beaucoup d'analystes jugent qu'elle ne pourra plus l'éviter très longtemps.

"Les problèmes s'accumulent pour la Turquie et il n'y a aucune amélioration en vue", conclut Kathleen Brooks, ajoutant qu'"il y a fort à craindre que les investisseurs se méfient encore longtemps de la livre turque".

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