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Le conflit Erdogan-Gülen au coeur de la crise politique en Turquie

28/12/2013 05:11 EST | Actualisé 26/02/2014 05:12 EST

La guerre désormais ouverte que se livrent le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et la confrérie du prédicateur musulman Fethullah Gülen est au coeur du scandale politico-financier qui menace le gouvernement islamo-conservateur d'Ankara.

QU'EST-CE QUE LA CONFRERIE GÜLEN ?

Baptisé "Hizmet" ("le service" en français), ce mouvement est né dans les années 1970 autour de l'imam turc Fethullah Gülen. Aujourd'hui âgé de 73 ans, le prédicateur vit en Pennsylvanie, aux Etats-Unis, depuis son départ de Turquie en 1999 pour échapper à des poursuites de la justice turque pour "activités antilaïques". Très discret, il ne s'exprime dans les médias que par le biais de quelques porte-parole attitrés.

Son organisation s'articule autour d'un réseau d'écoles présentes dans plus d'une centaine de pays pour y diffuser la culture turque à travers le monde. Elle dispose aussi de chaînes de télévision et du quotidien le plus vendu de Turquie, Zaman. La confrérie revendique plusieurs millions de partisans et des relais influents dans les affaires, où elle a créé sa propre organisation patronale, la police et la magistrature.

De nombreux élus ou personnalités proches du pouvoir sont considérés comme proches de Fethullah Gülen. A commencer par l'actuel chef de l'Etat Abdullah Gül ou le vice-Premier ministre Bülent Arinç.

POURQUOI EST-ELLE ENTREE EN CONFLIT AVEC LE GOUVERNEMENT

Depuis la victoire du Parti de la justice et du développement (AKP) de M. Erdogan aux élections législatives de 2002, "Hizmet", qui partage la même base conservatrice et religieuse, a constitué l'un des principaux alliés du gouvernement turc. Il a notamment contribué à asseoir son autorité sur des institutions jusque-là très proches de "l'ancien régime" kémaliste, comme la police et la justice.

Depuis quelques années pourtant, des divergences sont apparues, de plus en plus visibles. Lors de la fronde antigouvernementale qui a secoué la Turquie en juin 2013, MM. Gül et Arinç, ainsi que le quotidien Zaman, ont prêché la conciliation face aux manifestants, avant de rentrer dans le rang en se ralliant à la stratégie de fermeté de M. Erdogan.

La rupture est apparue au grand jour le mois dernier lorsque le gouvernement a annoncé son intention de supprimer les "dershane", des écoles de soutien scolaire privées très fréquentées en Turquie. La confrérie en dirige plusieurs centaines en Turquie, qui contribuent largement à sa puissance financière.

Depuis, les voix autorisées de la galaxie "güleniste" dénoncent ouvertement la décision du gouvernement et ont promis de tout faire pour l'empêcher de parvenir à ses fins.

JUSQU'OU CETTE GUERRE FRATRICIDE PEUT-ELLE ALLER ?

M. Erdogan en est persuadé, c'est bien la confrérie qui est à l'origine de l'opération anticorruption qui a mis en cause des dizaines de proches du pouvoir. Même s'il n'a jamais cité nommément son adversaire, le Premier ministre lui-même répète à l'envi que cette enquête constitue la riposte des "gülenistes", présentés comme un "Etat dans l'Etat", à son projet de suppression des "dershane".

C'est ainsi que son gouvernement a ordonné une purge sans précédent dans la haute hiérarchie policière, accusée de ne pas l'avoir prévenu de l'opération en cours, et nommé de nouveaux procureurs à Istanbul pour tenter d'encadrer ceux en charge du dossier.

Même si la confrérie n'a jamais affiché la moindre ambition électorale, tous les analystes du pays sont persuadés que sa guerre fratricide avec le gouvernement se traduira dans les urnes, dès les municipales de mars 2014. "C'est la fin du mythe de l'AKP insubmersible", pronostiquait samedi dans le quotidien Hürriyet Daily News l'éditorialiste Cihan Celik.

Depuis dix jours, cinq députés déjà ont claqué la porte du parti au pouvoir, soulignant la profondeur des dissensions qui écartèlent désormais la majorité.

Reste à savoir si elles peuvent remettre en cause la victoire annoncée de l'AKP aux municipales et, au-delà, compromettre l'avenir de Recep Tayyip Erdogan, qui règne sans partage sur la vie politique turque depuis onze ans.

pa/ia

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