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Chine: dernier cours pour l'économiste Xia Yeliang, exclu de l'Université de Pékin

27/12/2013 04:17 EST | Actualisé 25/02/2014 05:12 EST

Exclu de la prestigieuse Université de Pékin, l'économiste de renom Xia Yeliang y a conclu sans fanfare treize années d'enseignement, par un dernier cours donné devant une poignée d'étudiants dans une petite salle perdue au cinquième étage d'un bâtiment.

Après les trois heures de ce cours, jeudi soir, c'est fini: le professeur Xia, signataire de la Charte 08 en faveur de réformes politiques, se sépare calmement de ses étudiants sur quelques mots d'adieu. A 53 ans, il lui faut tourner la page.

Bien malgré lui. Il maintient qu'il a été chassé de son poste en raison de ses appels répétés pour que la Chine s'engage sur la voie de réformes démocratiques. Ce que les autorités de "Beida", l'Université de Pékin, démentent.

Et, non, insiste-t-il, il n'a pas prévu de se réunir, ni ce soir ni à l'avenir, avec ses partisans.

Ses perspectives à l'étranger en dépendent: le Wellesley College de l'université américaine de Harvard lui a offert une bourse de chercheur associé.

"Beaucoup de gens ont voulu se réunir (pour me soutenir), mais j'ai gardé profil bas pour ne pas heurter le gouvernement", déclare-t-il à l'AFP. "Parce que si je les provoque pour de bon, il ne me laisseront pas partir. J'ai peur qu'ils ne m'embarquent à l'aéroport".

Le principal auteur de la Charte 08, Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, a été condamné à 11 ans de prison en 2009.

Xia a été lui-même un critique du Parti communiste chinois (PCC) durant des années, mais il attribue son exclusion de l'Université à ses appels plus récents pour que les intellectuels chinois débattent ouvertement des réformes politiques.

En octobre, suivant les recommandations des autorités de Beida, un panel de collègues enseignants a voté le non-renouvellement de son contrat, citant à l'appui des évaluations d'étudiants le classant dernier de la liste des professeurs.

La décision a déclenché une levée de boucliers dans les milieux universitaires internationaux qui y ont vu une atteinte à la liberté de recherche et d'expression universitaire, déjà limitée en Chine.

En face, plusieurs anciens étudiants de Xia qui, lors d'interviews ou dans des lettres ouvertes, critiquaient son style d'enseignement et soutenaient son exclusion. L'université a ensuite publié une longue défense de sa décision sur internet.

Au soir de son dernier cours, l'enseignant assure que Beida "ne dit pas la vérité", que les justifications reçues ont varié, mais qu'aucun de ses milliers d'étudiants n'est jamais venu se plaindre à lui.

"J'ai enseigné à l'Université de Pékin pendant plus d'une décennie. Aucun étudiant ne m'a jamais dit que j'étais un mauvais professeur", soutient-il.

Aucune autre université chinoise ne lui a offert de poste et il a déjà acheté son billet d'avion pour les États-Unis. Mais les récents déboires de plusieurs autres pourfendeurs des autorités lui font redouter qu'il ne puisse quitter le pays.

Et de citer des noms. Des célébrités des médias sociaux et de l'internet, tel l'homme d'affaires sino-américain Charles Xue: en prison. Le milliardaire activiste Wang Gongquan: en prison. Xu Zhiyong, avocat activiste des droits de l'homme: emprisonné lui aussi.

"Et maintenant, il y a moi et cette position dans laquelle je me trouve", dit-il.

Il observe que deux autres universitaires réputés ont été récemment empêchés de quitter le pays: Chen Hongguo de l'Université de droit et sciences politiques du Nord-ouest à Xian, ainsi que Zou Hengfu, un enseignant de Beida sous enquête pour avoir accusé des responsables de l'université de harcèlement sexuel contre des serveuses sur le campus.

"L'objectif est d'empêcher les dissidents de critiquer le gouvernement", explique-t-il. "Ils veulent intimider les intellectuels afin que plus aucun n'ose s'exprimer ouvertement".

Son départ est "une honte", dit-il, décrivant ses sentiments lors de son dernier cours à l'aide d'une formule chinoise signifiant "n'être pas parvenu à s'exprimer autant que désiré".

Pourtant, Xia Yeliang croit qu'un jour il pourra revenir enseigner à Beida, une institution qu'il chérit et dont il se dit fier d'avoir été membre.

"Parce que dans l'esprit de Beida, il y a une dimension de liberté de penser tous azimuts. J'y suis parvenu. Je suis un vrai +fils de Beida+", dit-il.

Sa hiérarchie pourrait ne pas être du même avis: dès vendredi matin, son nom avait disparu du site de l'Université.

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