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16/12/2013 09:31 EST | Actualisé 15/02/2014 05:12 EST

"Critique mais stable": un an au chevet de Madiba

(Les auteurs de ce témoignage, Christophe Beaudufe et Andrew Beatty, sont directeur et directeur-adjoint du bureau de l'AFP en Afrique australe, basé à Johannesburg. Ils ont suivi pour l'AFP cette année sud-africaine, marquée par la longue agonie de Nelson Mandela)

" Critique mais stable ". Voilà, à coup sûr, l'expression de l'année 2013 en Afrique du Sud.

C'est la phrase laconique dont, pendant des mois, la présidence sud-africaine s'est servie pour décrire l'état de santé de Nelson Mandela. Les trois seuls mots dont les médias nationaux et internationaux devaient se contenter. Car dans un pays où le respect à " Madiba " confinait à l'adoration, honte, dix fois honte au journaliste qui aurait violé le tabou en " creusant " davantage l'histoire, en publiant une confidence d'un proche ou d'un médecin.

Au cours des deux dernières années, l'Afrique du Sud a eu sa dose d'événements majeurs. Il y a eu ces 34 mineurs tombés sous les balles de la police à Marikana en 2012. Il y a eu l'arrestation du champion paralympique Oscar Pistorius pour le meurtre de sa fiancée.

Mais Mandela, depuis toujours, c'était une histoire d'un autre calibre. L'intérêt du public était énorme. Le monde entier attendait anxieusement des nouvelles, bonnes ou mauvaises, de celui que la plupart des gens considéraient comme un héros.

Et maintenant, un aveu : la plupart des journalistes adorent les " grosses " affaires, surtout celles qui leur permettent d'être les témoins de la marche de l'histoire. Mais nous ne connaissons personne, vraiment personne, qui ait aimé couvrir le long crépuscule de Nelson Mandela.

Ce n'était pas seulement à cause de la charge de travail, des journées de dix-huit heures, des vacances annulées, des journées passées à faire le pied de grue devant des hôpitaux. Ni à cause de toutes ces folles rumeurs qu'il fallait vérifier et démentir. Ni à cause des communiqués officiels obscurs ou contradictoires.

C'était la détestable sensation de veiller un mourant. D'assister dans le même temps à des querelles de famille sordides pour l'héritage, à des règlements de compte entre enfants et petits-enfants. C'était l'impression que notre travail s'était transformé en mécanique macabre.

L'hospitalisation de Mandela, le 8 juin, est un choc pour nous tous. C'est la quatrième fois en un an que le héros de la lutte anti-apartheid est hospitalisé. Mais cette fois, vraiment, nous sentons que la fin est proche. Les grands médias du monde entier dépêchent des envoyés spéciaux par dizaines. Fébrilement, chacun remet à jour les nécrologies, prépare des dossiers.

Avec une préoccupation constante: comment trouver les mots justes pour parler d'un homme qui s'est transformé en mythe intouchable de son vivant ? Et puis, comment résister aux assauts de la mélancolie face au crépuscule d'un aussi grand personnage ? De l'homme qui, en conduisant l'Afrique du Sud hors des ténèbres de l'apartheid, créa un moment où, comme disait le poète irlandais Seamus Heaney, " espoir rime avec histoire ".

La plupart des médias sud-africains, par respect, préfèrent s'en tenir aux communiqués officiels de la présidence sud-africaine, aux " critique mais stable ". La presse étrangère, elle, est plus encline à l'investigation. Les amis et les membres de la famille de Mandela sont régulièrement interviewés, des sources médicales anonymes sont citées. Peu de dérapages, pourtant. Car personne ne peut se permettre de se tromper sur ce sujet.

Pour l'AFP et les autres agences mondiales, qui comptent à la fois des clients sud-africains et internationaux, tracer la ligne à ne pas franchir est une tâche beaucoup plus délicate que pour les autres médias. La nécessité de rester à la pointe d'une affaire intéressant le monde entier et évoluant rapidement contraste avec celle d'éviter les appels inutiles et contreproductifs à la famille.

Puis, le 1er septembre, " Madiba " revient chez lui à Johannesburg. Dans un état " critique mais stable ". Trois mois passent. On guette les moindres déclarations de ses filles, de ses petits-enfants ou du président Zuma. Les uns affirment doctement que Mandela est en survie artificielle. D'autres n'hésitent pas à dire que l'ANC, le parti au pouvoir, attend les élections d'avril pour le " débrancher ", afin de créer un choc émotionnel favorable dans l'électorat.

Enfin, le 5 décembre, on signale une agitation inhabituelle autour de la maison de Johannesburg. Un ballet de voitures, une réunion de la famille... La nuit tombe sans qu'on en sache plus. Etonnamment, alors que la mort de Mandela a déjà été annoncée à tort plusieurs fois depuis 2011 sur les réseaux sociaux, une sorte de silence respectueux s'étend sur Twitter. Point de fuite. Point de " scoop " prématuré.

Zuma, en habit noir, vient s'exprimer à la télévision nationale. " Mes compatriotes sud-africains, dit-il, notre bien aimé Nelson Mandela, le président fondateur de notre nation démocratique, nous a quitté. Il est décédé en paix entouré de sa famille aux environs de 20h50 ".

A cette seconde s'ouvre une fenêtre hors du temps. Jusqu'aux obsèques, dimanche, va déferler le plus formidable tsunami d'hommages jamais rendus à un homme politique moderne. L'AFP fait venir, de douze pays différents, vingt-deux envoyés spéciaux pour prêter main forte aux dix journalistes permanents du bureau.

Hommages spontanés, cérémonie dans un stade, exposition du corps, transfert, obsèques... pendant dix jours, les Sud-Africains communient dans l'adieu. Quant à nous, il nous faut encore une fois trouver les mots justes, pour raconter cette nation bouleversée mais qui ne déborde pas. Qui pleure, mais qui chante et danse aussi. Une nation où toutes les couleurs de peau se mêlent dans la célébration du père de la démocratie.

Provisoirement, l'Afrique du Sud redevient la " Nation arc-en-ciel " de Mandela, celle qui avait enchanté le monde en 1994.

Douce parenthèse.

Pour nous journalistes, il sera bien temps, en 2014, de reprendre le récit là où nous l'avons interrompu. De reparler du chômage, de la corruption, des inégalités, des défaillances du système éducatif, et d'analyser les racines profondes de cette violence qui gangrène la société sud-africaine.

cpb/arb/aub

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