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13/12/2013 09:47 EST | Actualisé 12/02/2014 05:12 EST

L'opposante rwandaise Victoire Ingabire, "terroriste" ou "prisonnière politique"?

"Prisonnière politique" pour ses partisans, "terroriste" pour la justice du Rwanda, l'opposante rwandaise Victoire Ingabire, condamnée vendredi à 15 ans de prison en appel à Kigali, divise le pays.

Ouvert en septembre 2011, le procès de Mme Ingabire, 45 ans, arrêtée en octobre 2010, a été largement suivi par les observateurs internationaux. Mais on sait peu de choses sur l'opposante, inconnue au Rwanda lorsqu'elle revient en janvier 2010, après 16 ans d'exil, pour tenter, en vain, de se présenter à la présidentielle contre Paul Kagame.

Née le 3 octobre 1968, Victoire Ingabire, Hutu mère de trois enfants, grandit à Gisenyi, dans l'ouest du Rwanda, avant d'étudier à Kigali puis de travailler au ministère des Finances.

Elle quitte son pays pour une formation aux Pays-Bas en mars 1994, deux semaines avant que l'avion du président Juvénal Habyarimana ne soit abattu et que n'éclate le génocide contre les Tutsi, qui fera au moins 800.000 morts.

Son mari l'y rejoint, elle y obtient l'asile en 1995 et devient comptable. Mais le Rwanda n'est jamais loin: elle fonde une association d'aide aux Rwandais réfugiés dans des camps de l'est du Zaïre, depuis devenue République démocratique du Congo (RDC).

"Victoire n'a jamais eu l'idée de s'installer au Pays-Bas" définitivement, assure son mari, Lin Muyizere. C'est "pour cela qu'elle a commencé la politique (...) Elle voulait réconcilier les Rwandais".

Ambition

En 1997, elle rejoint puis préside le Rassemblement républicain pour la démocratie au Rwanda (RDR) fondé par des réfugiés au Zaïre, avant de prendre en 2003 la tête d'une coalition d'opposition, l'Union des forces démocratiques rwandaises (UDFR).

"Victoire Ingabire a été choisie car elle n'avait pas les mains sales", contrairement à d'autres membres de l'opposition accusés de participation au génocide, explique Anneke Verbraeken, journaliste hollandaise qui a suivi sa carrière. De plus, "elle était jeune et les hommes du parti pensaient qu'ils pourraient la manipuler".

Mais "ils ont vite déchanté", renchérit un Rwandais autrefois proche de la mouvance en exil. "Ses derniers meetings à Bruxelles, fin 2009, étaient assez spectaculaires (...) elle avait acquis du charisme, (...) pris goût au pouvoir".

Entre temps, Victoire Ingabire participe en 2006 à la création d'un autre mouvement d'opposition, les Forces démocratiques unifiées (FDU), dont elle reste présidente.

"J'ai mis un moment avant de la prendre au sérieux", reconnaît l'analyste Kris Berwouts, qui l'a côtoyée durant son exil. "Je trouvais difficile d'imaginer que quelqu'un ayant quitté le Rwanda avant le génocide et qui n'y était jamais revenu puisse menacer (le) régime (...) Mais alors qu'elle préparait sa campagne et attirait les soutiens, j'ai commencé à apprécier son dévouement".

Dès son retour au Rwanda, Victoire Ingabire met le feu au poudre: en déposant des fleurs au mémorial du génocide à Kigali, elle demande que les auteurs de crimes contre les Hutu soient aussi poursuivis.

"Elle a été brutale et a manqué de discernement (...) c'est une ambitieuse (...) elle voulait jouer la carte ethnique", estime un membre du Parquet.

Poursuivie pour ses propos, Victoire Ingabire est également accusée de collaboration avec les Force démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), rébellion hutu opposée au gouvernement de Kigali, basée dans l'est de la RDC.

Depuis trois ans, cette femme de taille moyenne, au visage rond chaussé de fines lunettes, n'apparaît plus en public que tête rasée, dans la tenue de toile rose des détenus, mais garde un visage serein et combatif.

L'opposante agace jusqu'au sommet de l'Etat. Bien avant son procès, Paul Kagame affirmait dans une interview: "Nous avons des preuves (...) Cette femme ira certainement où elle doit être (...) Les personnes extérieures qui veulent tellement qu'Ingabire (...) devienne plus tard notre président, et bien elles vont devoir attendre un peu".

En première instance, Mme Ingabire avait écopé de huit ans de prison pour "conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre" et "minimisation du génocide". En appel, elle a en outre été jugée coupable de "mise en place d'un groupe armé".

"Je ne crois pas qu'elle ait de liens avec les FDLR", estime Anneke Verbraeken, qui évoque plutôt un entourage choisi peu "judicieusement".

Selon le mari de Victoire Ingabire, si elle a eu des discussions avec la rébellion, elle s'est toujours opposée à leur intégration: "la lutte armée n'était pas son domaine".

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