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Léo Kalinda, journaliste étranger noir en plein apartheid

06/12/2013 06:20 EST | Actualisé 05/02/2014 05:12 EST

Léo Kalinda est allé trois fois en Afrique du Sud en plein apartheid pour Radio-Canada. Tantôt considéré comme un étranger, tantôt comme un Noir, il en retient trois anecdotes qui illustrent ce qu'était le racisme alors.

Un texte de Léo Kalinda à Désautels le dimanche

L'apartheid, le « développement séparé »,  c'était la terreur au quotidien pour les noirs,  que les racistes appelaient les kaffirs. Au noir étranger, les racistes blancs expliquaient la ségrégation par l'image du zèbre : rayé de bandes noires et blanches qui se côtoient sans jamais se toucher.

Août 1985 - Le « Blanc d'honneur »

Soweto, la grande banlieue noire, à 15 km au sud-ouest de Jo'burg, province du Gauteng (ex Transvaal). L'Afrique du Sud est au ban de la communauté internationale. Le Canada est en tête de la lutte diplomatique contre l'apartheid, mais les entreprises canadiennes continuent allègrement de faire des affaires en Afrique du Sud. Le magazine de télévision Le Point envoie une équipe de cinq personnes : quatre personnes blanches et, moi, un Noir.

Gare de Westgate, nous filmons la famille Lengane, des Noirs de Soweto dont nous partageons le quotidien depuis quelques jours. Des gens de la classe moyenne; le père comptable, la mère infirmière et le fils étudiant en droit.

Dans le train, les Noirs doivent obligatoirement occuper les sièges arrière; les sièges d'en avant sont réservés aux blancs. Le policier contrôleur nous somme de monter à l'avant. Moi aussi. Je lui fais remarquer que d'évidence je suis noir. Il proteste, je dois aller à l'avant. Pourquoi? Je suis un « blanc d'honneur ».

Pourtant, la veille, un surveillant m'avait tiré par la manche vers la rangée des Noirs au bureau de poste.

Avril 1988 - Les Noirs doivent manger pour boire

Port Elizabeth, 16 km le long de l'Algoa Bay,  dans la province du Cap-Oriental (ex Eastern Cape). Sur les plages ségrégationnistes, les meilleurs emplacements sont interdits aux chiens et aux noirs, dans cet ordre.

C'est midi, il fait chaud. Au zinc de mon hôtel, je demande un verre de bière. Le barman est estomaqué par mon ignorance des lois de l'apartheid. « Mon cher Monsieur, je ne peux vous servir à boire seulement. Contrairement à nos clients, les Noirs doivent d'abord commander un repas avant de consommer le moindre alcool ».

Mars 1989 - Devine qui vient déjeuner?

Potchefstroom, à 120 km au sud de Johannesburg, province du Gauteng (ex Transvaal). Une famille tout ce qu'il y a de plus progressiste. Alliés de l'ANC.  Ils ne sont jamais sortis d'Afrique du Sud. Monsieur est un industriel, madame une mère au foyer. Meg, leur fille unique de 25 ans, tout en blondeur, une journaliste politique.  

Je suis invité à déjeuner. Ils ont mis les petits plats dans les grands, ils reçoivent un journaliste canadien. Pour eux, Kalinda sonne russe. Le taxi me dépose. En me voyant, un de ces chiens tout blancs dressés pour mordre les noirs hurle à la mort. Madame le calme. Elle ne cache pas sa surprise, je suis noir. Le champagne est au frais. Trop tard pour l'enlever. À table, j'occupe la chaise de l'invité.

Comment procéder? Le maître d'hôtel de cette maison cossue est embarrassé, perplexe. Habituellement, il commence par servir l'invité. Mais aujourd'hui, l'invité est noir. Que faire? Sa maîtresse le tire de la situation. « Please, Johannes, serve this gentleman first. » Il s'exécute non sans m'avoir fait un clin d'œil complice. Le repas se déroule de manière bon enfant. Ils me posent des questions gentilles: « Comment se comportent les Blancs du Canada avec les Noirs? Il y a là aussi au Canada l'apartheid? Est-ce vrai que les Amérindiens sont traités pires que "nos noirs"? »

C'est l'heure de partir. La jeune fille offre de me raccompagner en voiture. Les parents se mettent à  rougir. Ils ont soudainement peur pour leur jeune fille. La jeune fille est déjà debout, les clés de sa voiture dans la main. Je prends congé de mes amis afrikaners.

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