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Le Canada aura été une source d'inspiration pour Nelson Mandela

05/12/2013 05:22 EST | Actualisé 04/02/2014 05:12 EST

TORONTO - Le Canada, qui a offert ses plus hautes distinctions et même sa citoyenneté honorifique à Nelson Mandela, a souvent été cité par le légendaire défenseur des droits de la personne comme une source d'inspiration dans sa lutte pour l'égalité entre Noirs et Blancs en Afrique du Sud.

M. Mandela y a trouvé du soutien pour sa cause quand il était incapable de se battre pour elle, des alliés qui l'ont appuyé durant ses longues années en prison, et des admirateurs qui l'ont accueilli comme l'un des leurs à sa libération.

Selon les historiens, le Canada a même servi de modèle pour Nelson Mandela lorsqu'il a été élu à la tête de son pays. Et cette admiration mutuelle aura duré jusqu'à ce que le leader sud-africain rende l'âme, jeudi, à l'âge de 95 ans.

Les experts soutiennent que l'estime du Canada pour M. Mandela est née bien avant qu'il ne soit célébré à travers le monde pour avoir contribué à mettre un terme à l'apartheid et défendu les droits des Noirs dans son pays natal.

Linda Freeman, qui enseigne la politique à l'université Carleton et est une spécialiste de l'Afrique du Sud, affirme que des organisations dénonçant l'apartheid ont commencé à se former en sol canadien dès les années 1970.

Des groupes religieux, des organismes communautaires et des antennes canadiennes du Congrès national africain (ANC), le parti politique de Nelson Mandela, ont mobilisé leurs efforts pour combattre le régime raciste alors que le chef du mouvement croupissait derrière les barreaux après avoir écopé une peine d'emprisonnement à vie pour avoir tenté de renverser le gouvernement ségrégationniste.

D'après Mme Freeman, leurs tentatives pour intéresser Ottawa et le milieu des affaires canadiens à la cause ont d'abord échoué, ajoutant que des premiers ministres canadiens, de John Diefenbaker à John Turner, ont peu fait pour mettre un frein à la lucrative relation commerciale du Canada avec l'Afrique du Sud.

«Le Canada a longtemps affiché une attitude ambivalente par rapport à l'Afrique du Sud», expliquait récemment la professeure. «Le plus loin où nous sommes allés, pendant un bon moment, c'a été de condamner l'apartheid aux Nations unies — tout en soutenant le commerce et les investissements. C'était une politique assez hypocrite.»

Le combat de Brian Mulroney

Les choses ont toutefois changé lorsque Brian Mulroney a pris le pouvoir en 1985, observe Mme Freeman, ajoutant que le premier ministre progressiste-conservateur s'est rapidement révélé un ardent défenseur de la cause de Nelson Mandela.

Contrairement aux autres leaders occidentaux, M. Mulroney a vivement dénoncé l'apartheid et a imposé des sanctions économiques sévères au gouvernement sud-africain.

Vern Harris, l'archiviste en chef et le responsable du Centre de la mémoire de la Fondation Nelson-Mandela à Johannesburg, affirme que le héros de la lutte anti-apartheid était conscient du soutien grandissant que lui a témoigné le Canada durant ses 27 années d'emprisonnement.

«Cette solidarité était particulièrement importante pour les prisonniers, ainsi que pour les organisations qui étaient impliquées dans les démarches de libération», selon lui. «Je crois que c'est quelque chose qu'il a beaucoup apprécié, et ce, longtemps avant qu'il ne visite lui-même le Canada.»

Ce premier séjour a eu lieu quatre mois seulement après que M. Mandela eut recouvré sa liberté le 11 février 1990.

Selon M. Harris, Nelson Mandela a manifesté un vif désir de visiter ce pays qu'il considérait comme un modèle, et s'est fait un point d'honneur d'accepter l'invitation formelle de Brian Mulroney aussi rapidement que possible.

«Il donnait la priorité aux pays qui, à l'époque, avaient un lien particulier avec son combat pour la libération. Le Canada était tout en haut de la liste, comme l'un des premiers pays qu'il a visités après sa libération», précise-t-il.

Le séjour inaugural de M. Mandela, le 17 juin 1990, a été le premier de trois voyages en sol canadien, durant lesquels les deux complices se sont échangés compliments et louanges. Des politiciens ont parlé du courage et des convictions de M. Mandela, tandis que ce dernier encensait le Canada pour avoir défendu les valeurs qu'il espérait retrouver dans sa terre natale.

«Votre respect pour la diversité au sein de votre société, et votre tolérance et approche civilisée pour affronter les défis de la différence et de la diversité nous avaient toujours inspirés», avait déclaré M. Mandela lors de sa première allocution au Parlement canadien.

Le Canada comme modèle démocratique

Il ne s'agissait d'ailleurs pas que de flatterie, souligne M. Harris. Lorsque M. Mandela a été élu président quatre ans après sa libération, ses adjoints et lui-même ont examiné les politiques et les pratiques d'autres pays qui pouvaient servir d'exemple à une jeune démocratie.

Selon M. Harris, le Canada a servi de modèle dans des domaines aussi variés que l'éducation, le traitement des eaux et la politique sociale.

L'opinion que M. Mandela avait du Canada n'a jamais été refroidie lors de ses séjours subséquents, durant lesquels il a eu droit, d'ailleurs, à quelques-uns des plus grands honneurs que le pays décerne.

Lors de sa deuxième visite au pays, en septembre 1998, il est devenu un Compagnon de l'Ordre du Canada, la plus haute distinction de l'Ordre.

Au cours de son troisième passage au Canada, en 2001, il est devenu le deuxième étranger à se voir accorder la citoyenneté canadienne honoraire. Seulement trois autres, depuis, ont eu droit à pareil honneur.

L'adulation envers Nelson Mandela venait certes de dignitaires mais aussi de citoyens ordinaires, alors que de nombreux partisans du leader sud-africain assistaient à la plupart de ses sorties publiques.

La popularité de M. Mandela a été particulièrement évidente lors de sa tournée de 1998, durant laquelle il s'est adressé à plus de 40 000 élèves au centre-ville de Toronto. À cette occasion, il a rendu hommage à une nouvelle génération de Canadiens.

«Vous me faites sentir de nouveau comme un jeune homme, dont les piles ont été rechargées», avait-il lancé à son jeune auditoire. «Ma plus grande joie a été de découvrir qu'il existe autant d'enfants dans ce pays qui ont à coeur le bien-être d'autres enfants partout au monde.»

Certaines voix se sont toutefois fait entendre pour protester contre l'accueil chaleureux réservé à M. Mandela, notamment celle du député de l'Alliance canadienne Rob Anders qui, en 2001, avait bloqué le consentement unanime pour une motion aux Communes sur la citoyenneté honoraire de M. Mandela, en plus de déclarer à deux députés libéraux, paraît-il, que le militant anti-apartheid était un «communiste et un terroriste».

Mais la grande majorité des Canadiens considéraient M. Mandela comme un héros et un modèle incomparable.

L'ancien premier ministre Joe Clark a résumé la vision majoritaire des Canadiens par les propos qu'il a énoncés le jour où le Canada a officiellement accepté d'accorder à M. Mandela un statut qui allait en faire l'un de ses citoyens.

«En claquant des doigts (...) Nelson Mandela aurait pu provoquer une révolution et son pays serait en flammes», a déclaré M. Clark. «Ce n'est pas ce qu'il a fait. Il a fait le contraire.»

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