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La commission Charbonneau suit la piste de l'argent de Fortier Transfert

04/12/2013 02:10 EST | Actualisé 02/02/2014 05:12 EST

 La commission Charbonneau s'est penchée mercredi sur la vente de la compagnie de grues Fortier Transfert à sa rivale Grues Guay, conclue à l'automne 2004, et plus particulièrement sur ce qu'il est advenu des factures de différentes entreprises que Fortier Transfert devait encore recevoir après cette vente, pour des travaux déjà exécutés.

Un texte de François Messier

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L'analyste-enquêteur Guy Desrosiers a révélé que ces comptes recevables, qui totalisaient 2,8 millions $, ont transité dans les comptes de DV Capital, une société de gestion de portefeuilles contrôlée par Denis Vincent, un ami de l'ex-président de la FTQ-Construction Jean Lavallée, aussi considéré par la police comme proche des Hells Angels de Trois-Rivières.

DV Capital à laquelle était aussi liée le père de Denis Vincent, André B. Vincent, conservait une commission de 2 % sur ces chèques, et déposait ensuite l'argent comptant dans un compte de la firme Trading Over the World. L'affaire a permis à DV Capital d'empocher environ 57 000 $ au passage, selon Guy Desrosiers.

La commission n'a cependant pu suivre la piste de l'argent jusqu'au bout. Appelé à la barre après Guy Desrosiers, Raymonde Lefebvre, secrétaire qui s'est occupée de fermer les livres de Fortier Transfert après la vente de Grues Guay, n'a pas permis d'éclaircir ce mystère.

Mme Lefebvre a tout au plus confirmé que les façons de faire ont été modifiées chez Fortier Transfert après la transaction. Plutôt que d'encaisser les chèques des clients, comme avant, elle remettait des listes de chèques et les chèques associés à Louis-Pierre Lafortune. Elle n'a pu dire ce que ce dernier en faisait. 

Elle a également admis qu'elle avait déjà reçu à l'automne 2004 deux enveloppes contenant présumément 200 000 $ en argent comptant de la part d'un homme qu'elle n'a pu identifier. M. Lafortune l'avait prévenu de cette visite, et c'est lui qui a rapidement repris les enveloppes.

Mme Lefebvre, qui a refusé de rencontrer les enquêteurs avant de comparaître, n'a pu cependant divulguer la moindre information au sujet de Denis Vincent ou Trading Over the World, qu'elle a dit ne pas connaître.

Une valse de millions

Fortier Transfert appartenait aux hommes d'affaires Yannick Payette, Louis-Pierre Lafortune et au Fonds de solidarité FTQ, qui avait investi 1,3 million de dollars dans la compagnie en 2001. Les Grues Guay, propriété de Jean-Marc Baronet, ont aussi profité de l'aide du Fonds pour acheter Fortier Transfert.

Après la vente, a précisé Guy Desrosiers, DV Capital a en fait empoché les comptes recevables de cinq entreprises liées au groupe Fortier (Fortier, Caron, GSTL, Inter et Laval). Au total, 16 dépôts totalisant 2,8 millions de dollars ont été effectués dans un compte de DV Capital à la Banque Manuvie entre juillet 2004 et janvier 2005.

Chacun des 16 dépôts effectués dans le compte de DV Capital regroupe en fait plusieurs chèques qui étaient dus à Fortier Transfert par une grande quantité d'entreprises. M. Desrosiers a pris soin de préciser qu'il s'agissait de factures légitimes, consécutives à des travaux qui avaient bel et bien été exécutés.

Trading Over the World était une compagnie enregistrée dans l'État américain du Delaware, considéré à l'époque comme un véritable paradis fiscal.

L'analyse-enquêteur de la commission a précisé que Philippe Demanet, signataire de la convention conclue avec DV Capital pour Trading Over the World, était un citoyen belge domicilié à Madagascar, qui aurait été impliqué dans les années 1990 dans un réseau de vol de voitures.

M. Desrosiers a aussi fait état d'allégations selon lesquelles Denis Vincent lui-même aurait été « impliqué dans un réseau de vol de voitures pour exportation » à la même époque.

De Fortier à Grues Guay

Denis Vincent a été longtemps soupçonné d'avoir empoché une commission dans le cadre de l'achat de Fortier Transfert par Grues Guay, selon des écoutes électroniques présentées cet automne par la commission.

Une conversation entre le président de la FTQ Michel Arsenault et son conseiller politique Gilles Audette captée en mars 2009 par la Sûreté du Québec a notamment permis d'apprendre que les deux hommes s'inquiétaient de cette affaire, sur laquelle enquêtait le journaliste de La Presse Denis Lessard. 

Ces interrogations sont à l'origine d'une vaste opération du Fonds de solidarité FTQ pour s'assurer de se débarrasser de tous les « dossiers toxiques », dont ceux de Denis Vincent au premier chef. 

Cette opération s'est soldée en à peine un mois par le retrait du Fonds de tous les dossiers de Denis Vincent, le départ de Jean Lavallée des conseils d'administration du Fonds et de son bras immobilier, la SOLIM, et le départ du PDG de la SOLIM, Guy Gionet.

Le témoignage de Guy Desrosiers a débuté après celui de Bernard Bellavance, un entrepreneur qui est venu expliquer comment deux individus, aujourd'hui accusés de fraude, ont pris le contrôle de sa compagnie, Constructions Riche-lieu, pour faire de la fausse facturation.

Le procureur Paul Crépeau a laissé entendre que Constructions Riche-lieu avait fourni de fausses factures à Fortier Transfert, mais le témoin a dû admettre qu'il n'en savait rien.

Lafortune de retour à la barre demain

M. Bellavance, M. Desrosiers et Mme Lefebvre ont été appelés à la barre mercredi en raison de l'absence de Louis-Pierre Lafortune, dont le témoignage sous interdit de publication, entrepris la semaine dernière, doit reprendre jeudi matin.

M. Lafortune devait se rendre à la Cour supérieure dans le cadre du procès pour gangstérisme, complot et recyclage de produits de la criminalité qu'il doit subir dans la foulée de l'opération Diligence.

Ce procès, qui vise également le Hells Angel Normand « Casper » Ouimet, est officiellement commencé, mais il est embourbé dans une série de requêtes, de sorte que le jury n'a pas encore été sélectionné.

L'ordonnance de non-publication qui touche le témoignage de M. Lafortune vise précisément à ne pas contaminer ce jury et à garantir du coup un procès juste et équitable à M. Lafortune.

Yannick Payette a également témoigné sous ordonnance de non-publication cet automne. Une partie de son témoignage pourrait être levé bientôt.

MM. Lafortune et Payette ont tous deux été repêchés par la compagnie de M. Baronet après la vente de Fortier Transfert. M. Lafortune est même devenu vice-président de la compagnie, poste qu'il a occupé jusqu'en 2009.

Louis-Pierre Lafortune sera le dernier témoin entendu par la commission avant la pause du temps des Fêtes. Les travaux reprendront ensuite le 13 janvier.

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