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L'affaire Duffy: les conservateurs bloquent la comparution d'un témoin clé

28/11/2013 11:39 EST | Actualisé 28/01/2014 05:12 EST

OTTAWA - Les conservateurs se font reprocher leur opacité dans la gestion du scandale du Sénat, dans une saga où chaque question résolue en appelle une nouvelle, à la manière d'un jeu de domino.

Le dernier développement a mis en scène des vérificateurs de Deloitte jeudi, en comparution devant un comité de la Chambre haute. Des sénateurs conservateurs ont voté contre une motion qui aurait permis à un acteur clé de la firme de vérification comptable de témoigner sur une possible ingérence dans l'enquête sur les dépenses du sénateur Mike Duffy.

À au moins une occasion, l'équipe restreinte chargée de l'audit a été appelée par un autre partenaire de la firme, Michael Runia, qui s'enquérait de l'enquête. Lui-même avait été contacté par le sénateur conservateur Irving Gerstein, lequel prenait ses ordres du bureau du premier ministre (BPM).

Cette nouvelle information concernant la possible tentative d'un conservateur de s'immiscer dans l'enquête indépendante de la firme comptable a été dévoilée jeudi lors du comité de Régie interne, normalement à huis clos.

L'un des vérificateurs, Gary Timm, a admis avoir reçu un appel de M. Runia, un partenaire senior de Deloitte oeuvrant dans une autre division, qui cherchait à savoir combien le sénateur Duffy devrait repayer en dépenses illégitimes.

«(M. Runia) voulait savoir à quel montant, si le sénateur Duffy repayait, cela s'élèverait», a noté M. Timm.

«J'ai dit que je ne pouvais pas le lui dire, que je ne pouvais pas lui révéler quelque information confidentielle que ce soit. Ce fut l'essentiel de la conservation.»

M. Timm assure avoir mis fin à l'appel rapidement. Il a ajouté qu'il n'était au courant d'aucune autre requête du genre et que lorsqu'il l'avait demandé aux autres vérificateurs, personne d'autre n'a dit avoir été contacté.

Il n'a toutefois pas informé de l'incident le comité sénatorial, qui était pourtant son client.

Devant ces révélations, le sénateur libéral George Furey a proposé que M. Runia soit appelé à témoigner devant le comité de régie interne pour répondre à des questions sur son appel téléphonique. Les conservateurs, majoritaires, ont rejeté la motion.

Pour le sénateur libéral Paul Massicotte, la gravité de l'affaire aurait pourtant mérité qu'on aille au fond des choses.

«Ça soulève des questions fondamentales sur un conflit d'intérêt potentiel ou l'implication de d'autres sénateurs dans le rapport de Deloitte», a-t-il noté. «Comme sénateurs, on devrait chercher la transparence totale à toute décision.»

Le président conservateur du comité, Gerald Comeau, pense justement l'inverse. «Ce n'est pas notre rôle de faire une investigation qui à ce moment-ci est en train de se faire par la police», a-t-il tranché.

Gerstein

L'implication du sénateur Gerstein, grand argentier du Parti conservateur du Canada, a été mise en lumière dans les 80 pages de documents déposées en cour par la Gendarmerie royale du Canada (GRC) la semaine dernière.

Dans ces documents, on peut lire un courriel rédigé par le chef de cabinet de Stephen Harper d'alors, Nigel Wright, qui affirme avoir «demandé au sénateur Gerstein de faire travailler ses contacts haut-placés chez Deloitte».

Selon les documents de la GRC, le BPM espérait convaincre Deloitte de ne pas se prononcer sur quelle était la résidence principale de M. Duffy, si le sénateur acceptait de repayer les 90 000$ touchés en trop. Les sénateurs ont droit à des remboursements de frais de logements s'ils habitent à plus de 100 kilomètres de la région de la capitale nationale. M. Duffy avait touché des allocations parce qu'il affirmait que sa résidence principale était à l'Île-du-Prince-Édouard, province qu'il représentait officiellement, plutôt qu'à Kanata, en banlieue d'Ottawa, où il possède un maison.

C'est finalement M. Wright qui a remboursé de sa poche les frais du sénateur. Il fait l'objet d'une investigation de la part de la GRC, tout comme M. Duffy. Ce dernier a été jeté hors du caucus conservateur, puis suspendu de la Chambre haute, comme Patrick Brazeau et Pamela Wallin.

Pas d'influence

En comité, les vérificateurs de Deloitte ont martelé qu'ils avaient mené une enquête indépendante, exempte de toute pression externe. L'appel de M. Runia n'a pas influencé le résultat de leur audit, ont-ils insisté, même s'il s'agit d'un associé plus haut-placé au sein de la firme qu'eux.

«Cela n'a pas eu de portée sur le travail que nous faisions», a soutenu l'un des vérificateurs, Peter Dent.

Malgré ces affirmations, les néo-démocrates, tout comme les libéraux, ont déploré le refus des sénateurs conservateurs de faire témoigner M. Runia, ce qu'ils attribuent à un manque de transparence.

«Ça nous dit que les conservateurs sont carrément dans l'eau chaude, parce que là, on n'est pas juste dans une tentative de camouflage, mais on est dans une tentative de sabotage pour empêcher une enquête sur un camouflage. Alors là, c'est une spirale vers le bas», a illustré le député néo-démocrate Alexandre Boulerice.

Le Bloc québécois est pour sa part d'avis que la solution serait de mettre sur pied une enquête publique indépendante portant sur le scandale, qui obligerait les personnes mises en cause à témoigner.

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