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Une garderie française se bat en justice contre le port du voile

26/11/2013 05:04 EST | Actualisé 25/01/2014 05:12 EST

Depuis plusieurs années, une saga judiciaire oppose la direction d'une garderie associative dans la petite ville de Chanteloup-les-Vignes, près de Paris, et une de ses employées qui a refusé d'enlever le voile au travail, comme l'exigeait le règlement.

En France, où le principe de la neutralité religieuse s'applique dans toute la fonction publique, les pressions se font de plus en plus fortes pour l'étendre aux services à la petite enfance. Mercredi, la Cour d'appel de Paris doit rendre un verdict qui aura sans doute une portée historique.

Chanteloup-les-Vignes est, depuis cinq ans, au coeur du débat sur la laïcité en France. La garderie associative Baby Loup se bat contre le port du voile dans les services à la petite enfance.

Fatima Afif est adjointe à la direction de la crèche depuis des années. Elle est voilée depuis l'âge de 24 ans. En 2008, au retour d'un congé de maternité, elle a refusé d'enlever son voile au travail, alors que le règlement l'exige. Elle est congédiée. Et c'est le début d'une longue saga judiciaire.

Confirmé par deux cours inférieures, le congédiement est annulé par la Cour de cassation.

Dans le secteur public français, la neutralité religieuse est obligatoire, mais dans le privé, ce congédiement constitue une discrimination en raison de convictions religieuses, statue la cour.

En désaccord, la directrice, Natalia Baliato, considérée aujourd'hui comme la passionaria de la laïcité de la petite enfance, va en appel. « Il faut que la petite enfance bénéficie d'une totale neutralité quand on travaille auprès des enfants », dit-elle.

L'appui indéfectible de la philosophe Élisabeth Badinter

Dans son combat, elle obtient des appuis de taille. La philosophe Élisabeth Badinter devient la marraine de la crèche Baby Loup.

« Pourquoi on accepterait des pressions religieuses ou politiques ou toute autre pression sur la petite enfance puisqu'on ne l'accepte pas dans les écoles? Et en quoi des bébés de 18 mois ou deux ans doivent forcément être en contact avec des femmes voilées? Ça n'a pas de sens », dit Élisabeth Badinter.

Mais à Chanteloup-les-Vignes, comme dans plusieurs autres banlieues françaises, ce combat pour la laïcité devient de plus en plus difficile. C'est que le nombre de femmes voilées a augmenté de façon importante. 

La mairesse, à qui Chanteloup doit sa mosquée toute neuve, n'est pas d'accord avec la position de la direction de la crèche.

« La laïcité ça se partage, la laïcité c'est l'occasion de vivre ensemble avec un minimum commun dont nous sommes tous convaincus et qui est d'abord le respect de l'autre », affirme la mairesse Catherine Arenou.

Mais le jugement de la Cour de cassation donnant raison à l'employée voilée a eu un impact inattendu : une augmentation des demandes à caractère religieux.

« Il y a des parents qui ont réclamé que les enfants soient réveillés pour la prière », ajoute la directrice.

Victime d'intimidation et de menaces, la garderie est contrainte de déménager. « Ils sont allés des voitures fracassées à des insultes, à des menaces, à des troubles au niveau du personnel. On ne sait pas quelles formes vont prendre les hostilités qu'on reçoit », explique Natalia Baliato.

Amère, la directrice avoue être fatiguée de cette bataille. « Il faut que les responsables politiques affirment une fois pour toutes quels sont les espaces de vie communs où la neutralité s'impose. »

La Cour d'appel de Paris doit rendre son verdict dans l'affaire Baby Loup mercredi. Tout le secteur de la petite enfance dans le pays retient son souffle.

Contrainte de déménager, la garderie fermera ses portes définitivement le 31 décembre. Elle ouvrira au mois de janvier dans une banlieue voisine, mais ce ne sera plus la même chose, de l'avis de plusieurs usagers et de la directrice. Fini le service 24 heures sur 24. Finie l'aventure commencée il y a 22 ans, une crèche associative qui devait réunir les enfants de toutes les conditions sociales, de toutes origines ethniques et de toutes appartenances religieuses.

Les employés et la direction ont fait l'objet de menaces et de harcèlement répétés depuis le jugement de la Cour de cassation. « Les parents ont considéré ce jugement comme une légitimation de rituels religieux dans la vie des enfants », se plaint Natalia Baliato, une femme dans la cinquantaine, d'origine chilienne.

La mairesse de Chanteloup-les-Vignes, quant à elle, regrette la tournure qu'a pris le débat. « Chanteloup-les-Vignes est devenue une victime parce qu'on n'a pas fait un débat, on a fait un combat », déplore Catherine Arenou.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, ce sont des dizaines de femmes qui seront privées d'un service de garde unique en son genre, même si la Cour d'appel infirme la décision de la Cour de cassation mercredi.

D'après le reportage d'Alexandra Szacka

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