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13/11/2013 04:49 EST | Actualisé 26/08/2014 02:42 EDT

Une campagne de sociofinancement Kickstarter qui passe du rêve au cauchemar

SRC

Sur le point d'empocher des centaines de milliers de dollars, un promoteur de Trois-Rivières met soudainement fin à sa campagne de financement considérée comme une arnaque par plusieurs donateurs.

Un reportage de Bruno Maltais

Au cours du dernier mois, plus de 2500 personnes d'un peu partout dans le monde se sont engagées à financer le développement d'un système qui permettrait de contrôler consciemment les rêves grâce à un bandeau capable de détecter les phases du sommeil et de conditionner le cerveau. Le projet LUCI, présenté par le Québécois Wayne Kendall fils sur le site Kickstarter, a obtenu des promesses d'investissement de plus de 400 000 $ en quatre semaines, soit 10 fois plus que l'objectif.

Mais au cours des derniers jours, les interrogations se sont multipliées. Certains petits philanthropes de la plateforme de financement communautaire se sont transformés en petits enquêteurs. Parmi eux, Amine Barnat, un étudiant à Paris, a recensé plusieurs éléments jugés suspects, dont des photos truquées, des problèmes de fonctionnement du site web et du courriel du promoteur et la suppression des pages Facebook du promoteur et de sa copine.

Alexandre Dubé-Pakenham, qui étudie en biologie à l'Université Laval, a posé une série de questions au promoteur de LUCI afin de vérifier l'authenticité du projet. Après s'être engagé à verser 150 $, il souhaitait voir des images de l'avancement du projet. « La seule chose que nous voulions était une preuve de ce qu'ils ont affirmé avoir », explique-t-il en entrevue à Radio-Canada. Incapable d'obtenir des réponses, Alexandre Dubé-Pakenham a alerté l'entreprise américaine Kickstarter et les autres donateurs de ce qu'il estime être une fraude.

Alors que le doute se transformait de plus en plus en dénonciation d'une campagne de financement jugée frauduleuse, le promoteur a soudainement annulé sa collecte de fonds, affirmant avoir signé une entente avec un investisseur mystérieux, à 48 heures de la fin de la période de financement, donc de la transformation des promesses de contribution en argent sonnant. « Contrairement à ce que certaines personnes croient, LUCI est un véritable projet sur la bonne voie pour devenir une référence dans l'induction de rêve lucide », a indiqué mardi le promoteur du projet. « La sortie de l'appareil est toujours prévue pour février », a-t-il ajouté.

Qui est derrière le projet LUCI?

Sur le site Kickstarter, le projet LUCI est présenté comme étant l'initiative de GXP Technologies, « une filiale du Groupe Caluka ». Immatriculé auprès du Registraire des entreprises du Québec en 1998, le Groupe Caluka est une entreprise individuelle appartenant à Wayne Kendall fils. Les activités de l'entreprise sont liées aux services informatiques et au recyclage des métaux précieux. Caluka est d'ailleurs derrière les sites GoldExperts.ca et Gold-Experts.com, qui proposent d'acheter des pièces en or, en argent, en platine ou des diamants. Le propriétaire des bijoux doit envoyer son colis par la poste à une adresse dans un quartier résidentiel de Trois-Rivières, après quoi il devrait recevoir un paiement. L'adresse indiquée pour l'envoi de colis n'est toutefois plus celle de Wayne Kendall fils depuis septembre dernier.

Radio-Canada n'a pas été en mesure de joindre Wayne Kendall fils malgré nos communications avec des membres de sa famille. Les appels au numéro de téléphone associé à l'entreprise Caluka mènent à un message enregistré expliquant comment expédier des colis de métaux précieux, et nos courriels sont restés lettre morte. Pendant ce temps, le promoteur de LUCI répondait toutefois aux commentaires sur le site Kickstarter, défendant bec et ongle son projet de bandeau qui permettrait de faire des rêves lucides. Il a également écrit qu'une plainte pour harcèlement serait déposée contre ceux qui ont communiqué avec sa famille.

La crédibilité de Kickstarter mise en cause

Plusieurs donateurs ont signalé que la campagne de financement du projet LUCI devrait être vérifiée par l'entreprise américaine Kickstarter. « Je n'ai reçu aucune réponse de leur part », déplore Alexandre Dubé-Pakenham, qui a participé au financement d'une douzaine de projets sur cette plateforme qui permet de faire des collectes auprès des internautes pour toutes sortes de projets.

Depuis 2009, plus de 5 millions de personnes ont financé au-delà de 51 000 projets sur Kickstarter. Les donateurs se sont engagés à verser plus de 870 millions de dollars. Les transactions sont effectuées au terme de la campagne de financement, lorsque le promoteur a atteint son objectif. Kickstarter prend alors une commission de 5 %.

Interrogé par Radio-Canada, un porte-parole de Kickstarter n'a pas voulu commenter la campagne de financement du projet LUCI. L'entreprise américaine s'en remet à ses conditions d'utilisation, dans lesquelles on comprend essentiellement que les demandes de financement doivent être faites de bonne foi pour de véritables projets, sans induire les donateurs en erreur. La faisabilité du projet n'est toutefois pas mise en cause. Il s'agit d'ailleurs d'une raison pour laquelle bien des promoteurs se tournent vers le financement communautaire, à défaut de fonds venant de sources plus traditionnelles. Ce genre de financement permet également de créer une communauté intéressée au développement de différents projets.

À ce jour, Kickstarter a annulé « une poignée » de projets seulement, en raison de soupçons de fraude. Dans le cas du projet LUCI, la campagne de financement a été annulée par le promoteur, et non par la plateforme de financement.

Contrairement aux recherches de capitaux qui entraînent une participation dans une entreprise ou des promesses de rendement, le financement communautaire n'est pas régi par la loi sur les valeurs mobilières et est tout à fait légal, indique l'Autorité des marchés financiers.

De nombreuses personnes qui s'étaient engagées à faire un don au projet LUCI se sont réjouies de l'annulation de la campagne de financement, donc de la confirmation que personne ne perdra d'argent dans cette affaire. « Internet a encore gagné », a écrit un donateur, comme quoi la collaboration des internautes a permis d'éviter ce qu'il estime être une arnaque. Mais Internet ne gagne pas toujours. Et lorsque des fraudes se concrétisent, il est souvent difficile de poursuivre les responsables, notamment lorsque les intervenants sont dans différents pays et que les montants en cause sont inférieurs à ce que pourraient coûter les démarches judiciaires.

Avec la collaboration de Pierre Marceau

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