Le président chinois Xi Jinping ouvre la voie à une «réforme globale» pour résoudre les problèmes économiques et environnementaux

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XI JINPING
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La Chine a un problème. Depuis trois décennies, le Parti communiste au pouvoir a mis au point une formule efficace pour planifier une transformation économique extraordinaire. Le parti a levé les contrôles d'Etat les plus importants, permettant aux entreprises privées de s'installer. Il a investi massivement dans les autoroutes, les ports et toutes les infrastructures industrielles, tout en cherchant des investissements étrangers et distribuant des terres pour lancer des processus de fabrication. Des produits chinois ont atterri dans les rayons du monde entier et les fermiers de l'arrière-pays ont rejoint la côte en masse afin de trouver de nouveaux emplois industriels et de pouvoir envoyer chez eux une partie des revenus qui leur ont permis d'envoyer leurs enfants à l'école et d'acheter du mobilier moderne. Suivant cette tendance, environ 600 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté.

Mais désormais ce modèle s'est essoufflé, comme l'ont répété les grands élus chinois ces derniers jours durant une série de discussions au Conseil du 21ème siècle, un rassemblement de leaders d'opinion, de directeurs d'entreprises et d'anciens chefs d'Etat du monde entier. J'ai assisté à la conférence, qui était organisée dans le but de promouvoir la compréhension mondiale de la Chine à quelques jours de la très importante réunions à huis clos des nouveaux membres du Comité central du Parti communiste chinois (PCC). Ce samedi à Pékin, ils décideront de la feuille de route du pays pour les années à venir. La nouvelle direction du PCC s'apprête effectivement à tracer, en conclave, le cap d'un nouveau train de réformes économiques, tout en gardant les mains libres sur l'ampleur et le calendrier de leur mise en oeuvre.

Les métiers industriels se déplacent vers le Bangladesh, le Vietnam et d'autres pays où les salaires sont plus bas. Des décennies d'industrialisation ont produit une pollution ahurissante, des villes couvertes de fumées toxiques et des toxines qui se déversent dans les voies navigables. Certains gouvernements locaux qui cherchent à tirer profit du développement ont saisi des terres des mains des fermiers sans leur payer d'indemnités appropriées, ce qui a scandalisé l'opinion publique. Les élus ont fait du boom économique une aubaine pour la corruption.

Les inégalités économiques se sont élevées à un niveau jamais atteint depuis que le parti a pris le pouvoir au cours d'une révolution menée par les paysans il y a plus de 60 ans. Une élite urbaine profite désormais de grands appartements climatisés, de centres commerciaux débordant de marques luxueuses et de restaurants cliquants. Le reste de la Chine, soit 1,3 millions d'habitants, affronte les embouteillages, l'air suffocant et l'envolée des prix du logement, de la santé et de l'éducation.

"Dans les 30 dernières années, quel que soit le type de défis que nous ayons rencontré, nous avons toujours fait du développement une priorité dans notre agenda, et nous avons atteint une croissance économique annuelle de 9,8 pourcent en moyenne", a déclaré le Premier ministre Li Keqiang à notre assistance durant un meeting dans le Palais de l'Assemblée du peuple, la maison grandiose du pouvoir législatif chinois. "C'est ce qui a amené la Chine là où elle est aujourd'hui."

"D'un autre côté, notre économie fait désormais face à une série de problèmes profonds et structurels", a-t-il poursuivi. "Il ne peut pas y avoir de développement durable sans transformation économique. Ainsi, nous avons décidé de bâtir une version modernisée de l'économie chinoise, en nous concentrant sur l'amélioration de la qualité et de l'efficacité du développement. En développant l'économie, le pouvoir d'achat du peuple devient notre priorité numéro 1." Les mots de Li -transmis publiquement dans les journaux d'État officiels- assurent un examen approfondi de l'assemblée plénière du parti très attendue qui va se tenir ici ce week-end. Les observateurs chinois ont envisagé ce meeting comme un événement potentiellement très marquant, suggérant qu'il pourrait préparer la voie pour certains des changements les plus significatifs de l'économie chinoise depuis que Deng Xiaoping a lancé les premières réformes d'économie de marché à la fin des années 1970.

chine
Li Keqiang lors de cette rencontre.

Mais si les grandes lignes d'une politique de réforme économique semblent claires -répartir les bénéfices du développement plus équitablement tout en diminuant la pollution et les réclamations sociales- les détails ne le sont pas vraiment. Lorsque les élus chinois et les universitaires influents ont discuté des défis et des potentielles recommandations en amont de l'assemblée plénière, ils ont donné l'impression que le pouvoir essaie encore de maîtriser les problèmes fondamentaux.

De tels rassemblements ne sont pas des lieux adéquats pour annoncer le détail de nouvelles politiques. Ils font plutôt office de spectacles au cours desquels des petits ajustements à un discours familier donnent un sens des priorités aux gouvernements locaux chargés de mettre les changements en pratique. Les débats sont généralement orchestrés bien à l'avance. Mais cette fois, assurent les élus et les universitaires affiliés aux organes du gouvernement, un débat authentique semble se poursuivre autour de questions majeures - en particulier, le destin d'une proposition de réforme agraire qui pourrait effectivement donner aux habitants des campagnes des droits de propriété privée.

Tandis que l'Etat a permis la mise en place d'un marché immobilier frénétique dans les villes, soutenant un boom de l'immobilier (et une bulle potentielle), les terres rurales sont toujours officiellement détenues par la propriété collective et sont contrôlées par les chefs des partis locaux qui les utilisent généralement comme bon leur semble.

Donner aux habitants des campagnes un titre juridique sur le sol qu'ils cultivent et où ils vivent est devenu l'un des moyens potentiels d'empêcher le vol des terres par les élus locaux corrompus, permettant à la fois d'apaiser une source de conflit et de réfréner la destruction environnementale. La réforme agraire pourrait aussi pourvoir aux habitants des campagnes une sorte d'emprunts garantis pour qu'ils montent leur propre affaire ou qu'ils lèvent des fonds pour déménager dans les villes et trouver un travail.

Le rôle des hommes politiques

Les étrangers supposent souvent que la Chine est complètement dépourvue de politiques, au vu des statues du Président Mao qui s'imposent sur les places publiques et du marteau et de la faucille qui ornent toujours la tenue du parti. Mais malgré la règle de parti unique, les hommes politiques constituent une dimension clé dans la prise de décision. Des intérêts spéciaux se bousculent pour avoir les faveurs tandis que des factions du parti débattent des objectifs appropriés. Autour de la réforme agraire, les manigances et les débats ont été particulièrement intenses.

Rendre la terre plus difficile à obtenir pour les promoteurs immobiliers va sans doute ralentir la croissance économique. Cela pourrait menacer les métiers du bâtiment pour les paysans qui se rendent dans les villes - une source potentielle d'instabilité sociale. Cela amenuiserait les finances des municipalités, qui en sont venues à compter sur les ventes de terres pour subsister, et réduirait les comptes bancaires des élus locaux qui récoltent à présent le butin du développement.

De plus, obtenir les mérites des réformes agraires nécessiterait certainement un autre changement fondamental : libéraliser le soi-disant système d'enregistrement des ménages de la Chine, qui rend l'établissement légal dans des villes difficile pour les habitants des campagnes. Une fois que les gens sont inscrits sur les registres de zones urbaines, ils ont le droit à des allocations pour les soins de santé et l'éducation, et à d'autres avantages sociaux. La facture revient alors aux gouvernements locaux, qui -non sans coïncidence- s'opposent généralement à une facilitation des restrictions.

Cependant, à moins que les habitants des campagnes soient capables de déménager en ville, la réforme agraire pourrait être un désastre selon certains économistes chinois qui font actuellement pression contre un tel programme. Un économiste de ce camp craint que les fermiers réussissent à vendre leur terre et ensuite n'arrivent pas à établir un enregistrement légal dans la ville. Ils seraient alors coincés, sans aucun moyen de mener une vie urbaine décente ni aucune terre à labourer dans la campagne. Les chefs de partis qui penchent pour cette vision voient la terre agricole comme un ultime filet de protection sociale dans une ère de changement tumultueux.

Les dirigeants chinois ont longtemps reconnu un impératif à détourner l'économie de sa dépendance à l'export et des infrastructures financées par le gouvernement, tout en créant un nouvel ordre économique centré sur la consommation. Les ménages chinois font partie des épargnants les plus prodigieux de la terre, mais une grande part de ces économies a été dilapidée dans des projets faramineux financés par des prêts à taux préférentiel par des banques étatiques. Finalement, même le pays le plus peuplé du monde est à court de parcs scientifiques, de centres de congrès et de rénovations urbaines. Sa santé économique va nécessiter que les consommateurs chinois aient les moyens d'acheter des produits et services made in China.

Pourtant la transition ne peut pas être réalisée sans d'autres réformes supplémentaires. Les ménages chinois épargnent en partie parce que l'ancien filet de protection sociale étatique a été largement démantelé, forçant la population à payer pour des biens de première nécessité comme la santé ou l'éducation. Sans nouvelle politique pour remplir le vide, les ménages sont partis pour continuer à mettre de côté autant d'argent qu'ils peuvent, limitant leurs dépenses.

Les revenus des ménages ont en réalité été limités par une série de politiques qui favorisent les entreprises détenues par l'Etat - qui sont toujours la force dominante dans l'économie chinoise. L'Etat donne à ces entreprises des matières premières subventionnées ainsi que des financements à taux intéressants, s'assurant que les fonds sont suffisants en plafonnant les taux d'intérêt que les banques sont autorisées à verser aux épargnants chinois.

En clair, mettre plus d'argent dans les mains des consommateurs chinois revient à confisquer cet argent aux entreprises protégées par l'Etat.

Assez courageux pour réaliser la transition?

L'ancien premier ministre australien Paul Keating a affirmé que le leadership de la Chine doit être décisif en "déplaçant les capitaux des entreprises détenues par l'Etat vers le secteur des ménages", suggérant que sans reprise généralisée, tout ce qui est entrepris freinerait le développement national. "Le parti prend de grandes décisions", a déclaré Keating au Conseil du 21ème siècle. "Est-il assez courageux pour réaliser la transition? C'est un moment très important pour la Chine." Des demi-mesures, a-t-il ajouté, produiraient "un taux de croissance beaucoup plus lent que le statu quo."

Keating disait tout haut ce que les officiels chinois ont déjà implicitement reconnu. Le président chinois Xi Jinping lui-même nous a parlé d'une promesse de "réformes compréhensives" affirmant ainsi qu'il pensait que de nombreux changements devaient être engagés pour prolonger le développement de la Chine.

Xi, une présence physique imposante, a confié que les réformes nécessaires allaient être mises en place, bien qu'il ait évité de donner des détails. Il a ostensiblement rejeté un scénario soutenu à maintes reprises par les élus de rang inférieur - la possibilité que la Chine tombe dans un soi-disant "piège du revenu moyen", dans lequel les pays en développement font passer avec succès leurs revenus nationaux d'une pauvreté abjecte à des niveaux modérés, pour stagner par la suite.

"Personnellement, je ne pense pas que la Chine tombera dans ce piège du revenu moyen", nous a dit Xi, siégeant dans le Palais de l'Assemblée du peuple devant une énorme fresque de la Grande Muraille. "Nous avons toujours une forte croissance interne et du dynamisme. La Chine va continuer à maintenir un élan de croissance saine pour les 10 à 20 prochaines années."

Seul un idiot (ou quelqu'un qui essaierait de vendre un livre sur l'effondrement imminent de la Chine) rejetterait cette éventualité. La Chine a défié pendant des années les pronostics qui annonçaient que son miracle économique arrivait à sa fin. Pourtant au moment où la Chine fait face à des défis structurels complexes au sein du pays, des conflits extérieurs renforcent désormais ces difficultés.

"La demeure de l'Empereur"

Les gens ordinaires ont tendance à se lamenter à propos du parti, qui serait une sorte de société secrète agissant en grande partie pour en faire profiter ses membres, avec des pratiques actuelles qui sont bien loin de ses racines idéologiques. Les élus qui règnent en champions du marxisme se rendent maintenant au travail en Mercedes avec chauffeur, depuis des résidences de luxe aux noms grandiloquents comme "La demeure de l'Empereur".

Le parti a maintenu sa légitimité grâce à deux voies clés, en offrant des opportunités économiques autrefois impensables et en puisant dans les sentiments nationalistes. Mais récemment, cette dernière voie semble défier l'ancienne: la Chine est empêtrée dans des confrontations avec ses voisins -en particulier le Japon- pour le contrôle d'îles minuscules et en grande partie inhabitées de la mer de Chine orientale. Il y a là un problème qui a le potentiel de rentrer dans une spirale de crise.

Pour le parti, le nationalisme s'est révélé être un moyen irrésistible de s'attirer les faveurs du public. Les hauts fonctionnaires qui étaient présents au Conseil du 21ème siècle ont exposé le récit d'une histoire de la Chine moderne qui commence avec les guerres de l'opium du 19ème siècle, durant lesquelles les Britanniques utilisèrent la puissance militaire pour imposer les narcotiques lucratifs à la nation. Le siècle suivant, les Japonais envahirent la Chine, commettant des atrocités grotesques qui restent gravées dans la mémoire. Peu importe la représentation que se font les Chinois du parti, il est remercié pour avoir vaincu les Japonais, mettant fin à l'humiliation coloniale, et incorporant la Chine dans un pouvoir moderne. Ce n'est pas rien.

Néanmoins, la confiance du parti en un nationalisme en tant que force mobilisante s'est parfois heurtée aux objectifs économiques. Les tensions se sont affaiblies à Taïwan, l'île autonome que la Chine a longtemps regardé comme une partie de son territoire. Mais désormais les mêmes passions nationalistes qui ont encouragé les cris de revendication pour récupérer Taïwan par la force se sont déplacées dans des confrontations maritimes avec le Japon.

Des intérêts commerciaux sont sur le devant de la scène -les îles détiennent des stocks d'énergie et des industries de pêche- mais une impasse fondamentale s'impose autour du sujet de la place de la Chine dans le monde et de ses intentions de récupérer son piédestal en tant que super-puissance qui a dépassé la faiblesse de son passé colonial.

Certains suggèrent que le parti est simplement en train de revenir à un procédé familier, utilisant le nationalisme pour susciter la ferveur du public, tout en préparant le terrain pour une nouvelle vague de réformes économiques. Quel que soit la motivation, les hostilités risquent d'entraîner des dégâts économiques. Le Japon est l'une des plus grandes sources d'investissement étranger en Chine et une destination majeure pour les produits chinois. Une rupture prolongée de leur relation pourrait coûter des emplois et ralentir la croissance.

Les hauts fonctionnaires chinois de l'Armée de Libération du Peuple espèrent qu'une solution diplomatique sera trouvée. Mais ils insistent aussi sur le fait qu'ils ne reculeront pas sur ce qu'ils considèrent comme le dernier affront à la souveraineté de la Chine.

La force explosive des médias sociaux

Pendant ce temps, une nouvelle force prolifère dans toute la Chine, qui peut rendre difficile le contrôle du parti et son empressement à avancer les réformes: la croissance explosive des médias sociaux, particulièrement chez les jeunes. Davantage d'informations qui se répandent en dehors des chaînes officielles signifie une plus grande conscience publique des conditions tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays, générant de nouvelles revendications en matière de liberté et d'avantages matériels.

Cela pourrait pousser le gouvernement à avancer plus vite sur les réformes par souci de suivre les revendications publiques. Ou cela pourrait effrayer le parti qui essaierait alors de freiner le changement dans le but de maintenir le contrôle.

Au sein du parti, la conscience que le status quo semble de plus en plus intenable va de pair avec une peur légitime du changement. La formule de développement de la Chine a fonctionné avec un effet spectaculaire, alors même que les problèmes qui lui sont liés s'accumulent. La moindre menace à une croissance continue pourrait engendrer une menace sur le maintien continu du pouvoir par le parti. Les risques de l'action et ceux de l'inaction apparaissent aussi importants. Pourtant les perspectives d'une prospérité croissante apparaissent tout aussi plausible: la Chine n'est pas devenue la deuxième plus grosse économie mondiale par hasard.

Comment la Chine peut-elle polir la face cachée douteuse de sa croissance sans étouffer la croissance elle-même? C'est la grande question qui se pose aux dirigeants du pays.

Le cliché a longtemps persisté autour du fait que celui qui demande à savoir avec certitude ce que le futur réserve à la Chine ne peut pas saisir toutes les complexités qui sont en jeu. Cela n'a jamais été aussi vrai aujourd'hui. Mes conversations avec les dirigeants de la Chine m'ont laissé l'impression qu'un débat authentique sur le programme des réformes est en cours, mais qu'aucune issue ne s'est pour l'instant imposée.

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