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07/11/2013 04:43 EST | Actualisé 07/01/2014 05:12 EST

Charte: on reproche au gouvernement Marois de n'écouter que ceux qui l'appuient

MONTRÉAL - Le projet de loi sur la charte de la laïcité suscite une vive déception parmi les groupes et intervenants qui avaient exprimé des réserves face au projet original de charte des valeurs du gouvernement Marois.

Ceux-ci lui reprochent de n'avoir entendu que ce qu'il voulait bien entendre depuis l'ouverture du débat.

«Depuis le début, ceux que le ministre écoute, ce sont ceux qui pensent comme lui», a déclaré Rémi Bourget, le président de l'organisme Québec inclusif, qui a recueilli sur Internet plus de 27 000 signatures soutenant son «Manifeste pour un Québec ouvert, tolérant et inclusif».

M. Bourget rappelle que plusieurs ont tenté de mettre des bémols au projet.

«Les anciens premiers ministres, la Commission des droits de la personne, les associations de garderies, d'hôpitaux, tous les représentants de la Ville de Montréal, tous ces gens qui sont confrontés au jour le jour sur le terrain à ce que le ministre (Bernard) Drainville appelle 'le problème des accommodements', tous ces gens-là ont dit qu'il n'y avait pas de problème et le ministre ne les a pas écoutés», a dit M. Bourget.

La présidente de la Fédération des femmes du Québec, Alexa Conradi, tenait essentiellement le même discours.

«Le gouvernement n'a pas voulu reconnaître qu'il est minoritaire et tenir compte des réflexions des membres de l'opposition et de la société civile. Il aurait pu très bien reconnaître qu'il devait travailler avec les autres et bâtir un projet consensuel. Mais il a décidé de ne pas vraiment tenir compte des critiques. Donc, plutôt qu'une charte pour tout le monde, on a un charte qui officialise la discrimination et l'exclusion», a-t-elle dit.

La Fédération estime que l'interdiction faite aux employés de l'État de porter des signes religieux ostentatoires représente une forme de discrimination inacceptable envers les femmes musulmanes qui sont déjà en position vulnérable dans la société.

Selon Rémi Bourget, l'approche du gouvernement n'est rien de moins qu'un mépris de la réalité, surtout si le ministre Drainville s'appuie sur les résultats de sa consultation en ligne. «Cette consultation n'a aucune valeur scientifique. Il a reçu un appui de 46 pour cent de 28 000 internautes qui se sont prononcés, alors que nous avons reçu 100 000 visiteurs de plus et 27 000 signatures d'appui.»

De toute façon, précise-t-il, s'appuyer sur une majorité est en soi le plus bel exemple d'incompréhension totale des raisons pour lesquelles les chartes des libertés ont été créées.

«Même si la majorité était favorable à la violation des droits fondamentaux des minorités, ce n'est pas une raison pour aller de l'avant. C'est justement pour protéger les droits des minorités que nous avons des chartes des droits parce que, parfois, les majorités peuvent être influençables et on a vu les horreurs que cela a pu donner quand c'est poussé à l'extrême», a-t-il dit.

Le regroupement se nommant «Les Janette», du nom de l'auteure Janette Bertrand qui a signé une lettre d'appui au projet initial de charte des valeurs, s'est au contraire réjoui «du fait que le gouvernement ait tenu compte des différentes propositions faites par la population».

Dans un communiqué, les Janette disent considérer «que la laïcité et l'égalité entre les femmes et les hommes sont garantes d'un vivre-ensemble qui respecte la diversité et la pluralité du Québec. Tous les citoyens doivent pouvoir se reconnaître dans l'État au-delà des religions.»

Constatant pour sa part que rien, dans le projet de loi, n'avait changé quant aux grands principes de la charte, le coprésident de la commission Bouchard-Taylor, le philosophe Charles Taylor, n'a pu s'empêcher de s'exclamer: «Elle était mauvaise hier, elle est encore mauvaise aujourd'hui! Il n'y a pas de changement là-dessus.»

M. Taylor, qui ne s'oppose pas à l'établissement de balises pour encadrer les accommodements raisonnables, a dit voir des conséquences nuisibles à très court terme avec l'interdiction de porter des signes religieux ostentatoires imposée aux employés de l'État.

«Ça va nous priver d'une main-d'oeuvre qui était très précieuse dans certains domaines, notamment dans le domaine de la santé — d'ailleurs les hôpitaux se sont prononcés là-dessus — et ça va créer une division très profonde entre les minorités et la majorité, des soupçons, un sentiment d'aliénation, et ça va créer une division très profonde entre Montréal et le reste de la province», a déclaré le philosophe, en concluant: «on n'avait pas besoin de cela».

Charles Taylor n'écarte pas la possibilité d'aller faire des représentations en commission parlementaire lorsque le projet de loi sera soumis aux consultations.

Québec inclusif et la Fédération des femmes ont pour leur part déjà décidé de se présenter en commission parlementaire. La FFQ, par ailleurs, envisage la possibilité d'aller encore plus loin. «Ça se peut qu'on ait à examiner des moyens de pression», a indiqué Mme Conradi.

Le milieu des affaires s'est également manifesté contre le projet de loi dans sa forme actuelle par la voix de la Fédération des chambres de commerce du Québec. Celle-ci a diffusé un communiqué dans lequel elle soutient que, dans un contexte démographique où le Québec a besoin de tous les talents, «l'interdiction du port de symboles religieux crée des tensions inutiles qui rendront plus difficile le recrutement de talents, un ingrédient essentiel au développement économique et à la croissance des entreprises».

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, qui avait émis un avis lapidaire à l'endroit de la première mouture de la charte des valeurs, a réservé ses commentaires pour le moment, disant vouloir procéder à une analyse approfondie du projet de loi. Le 17 octobre dernier, la Commission avait jugé que les orientations du gouvernement étaient «contraires à la Charte québécoise des droits et libertés» et qu'elles «portaient atteinte aux libertés et droits fondamentaux».

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