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Margaret Atwood: Twitter, multitâches et camps de lecture (ENTREVUE)

14/10/2013 12:45 EDT | Actualisé 14/10/2013 12:45 EDT
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EDINBURGH, SCOTLAND - AUGUST 24: Margaret Atwood, Man Booker Prize winning author, appears at a photocall prior to an event at the 30th Edinburgh International Book Festival, on August 24, 2013 in Edinburgh, Scotland. The Edinburgh International Book Festival is the worlds largest annual literary event, and takes place in the city which became a UNESCO City of Literature in 2004. (Photo by Jeremy Sutton-Hibbert/Getty Images)

Dans sa trilogie apocalyptique achevée par la récente publication de MaddAddam, Margaret Atwood dresse un tableau sombre des technologies modernes, potentiellement capables de détruire le genre humain et son environnement.

Il y a dix ans, avec la publication du premier tome, Le dernier homme (suivi en 2009 par Le temps du déluge), Margaret Atwood admettait que ses romans étaient en avance sur leur temps.

Des concepts considérés comme improbables à l'époque, dont la viande cultivée en laboratoire, l'assemblage des gènes et les transplantations sur des humains d'organes d'animaux, sont aujourd'hui passés du domaine de la science-fiction à celui de la réalité.

Les scénarios effrayants qu'elle imagine peuvent porter à croire que l'icône de la littérature canadienne voit d'un œil méfiant le génie biologique et autres technologies.

Mais Margaret Atwood, 73 ans, a toujours été un soutien passionné des scientifiques, biologistes en herbe et autres écologistes. Selon ses dires, elle “barbote” dans la technologie moderne, mais c'est là un terme trop modeste: elle utilise fréquemment les réseaux sociaux tels que Twitter, sur lequel 400 000 personnes la suivent — et semble adopter avec enthousiasme les nouveaux médias. Son dernier roman sera d'ailleurs adapté en jeu vidéo.

Elle n'est pas non plus rivée toute la journée sur son téléphone ou son ordinateur. Auteure de plus de 40 romans, recueils de poèmes et essais plusieurs fois primés, elle travaille aussi à une première pour l'opéra, une version en prose d'une pièce de Shakespeare, un recueil de nouvelles et un nouveau roman.

Nous lui avons demandé comment elle parvenait à rester si productive au lieu de passer son temps sur des appareils numériques, ainsi que sa conception du "progrès," et comment bien intégrer les réseaux sociaux à sa vie de tous les jours.

La trilogie peut être considérée comme une critique des scientifiques cherchant à pousser toujours plus loin les limites de l'évolution, tout comme des biologistes renégats, écologistes extrêmes et réticents au changement.

Ils ne sont pas particulièrement extrémistes, les Jardiniers de Dieu, ils ne sont pas activistes, ils s'occupent juste de leur vie... Le mot "progrès" a toujours semblé plutôt suspect. Il est en général synonyme de changement, et le changement peut être bon, ou catastrophique. Ainsi, lorsque le Vésuve a explosé et enterré Pompéi, c'était un changement. Tout le monde est mort, mais c'était un changement. Donc nous faisons en sorte d'utiliser le changement de façon positive, mais le changement est le changement. Pas forcément pour le mieux.

Vous sentez-vous proche des Jardiniers de Dieu?

Non! Sinon je vivrais sur le toit d'un immeuble, à élever des abeilles. Je suis l'auteur.

Selon vous, à quoi ressemblera le monde dans 20 ou 30 ans?

Je n'écris pas pour faire des prédictions, j'écris sur de possibles futurs. C'est vraiment différent. C'est possible, mais pas inévitable. Les prédictions se portent sur des choses inévitables. Parfois sur des choses probables. Il est très probable que vous ne viviez pas jusqu'à vos 180 ans, mais vous pourriez, car entre ce moment et maintenant, une invention pourrait arriver qui changerait le cours des choses.

Je n'ai pas de boule de cristal. Je ne suis pas Dieu, je ne sais pas. Je n'en ai pas la moindre idée. Voilà des probabilités dont nous ne savons rien. (Donald) Rumsfeld avait raison.

,Mais vous êtes très perspicace sur le sujet.

Je suis la toile de fond dans les revues scientifiques. Mais souvenez-vous, les êtres humains ne consacrent jamais beaucoup de temps ou d'efforts à ce qui ne satisfait pas un désir, ou ne permet pas de faire face à une peur, donc chacune de nos inventions s'y rapporte. Il s'agit là de désirs et peurs humains.

Vous avez dit que vous barbotiez dans... la technologie moderne. Et que vous n'essayiez pas nécessairement de vous immerger, que vous êtes juste curieuse.

Je dirais plutôt que j'explore. Comme tout ce que nous avons construit, il y a des bons et des mauvais côtés. J'essaie de comprendre comment ça marche. Je me suis amusée avec Twitter, donc je reste sur Twitter, mais d'autres choses ne me paraissent pas aussi utiles, donc je les essaie, mais ne continue pas à les utiliser.

Je comprends l'intérêt de sites comme Pinterest, mais cela se porte principalement sur l'image. Je comprends aussi les vertus littéraires de Wattpad (un réseau social permettant de partager des histoires).

Pensez-vous que les gens qui rejettent les nouvelles technologies et les réseaux sociaux sont moins curieux ou moins prêts à apprendre de nouvelles choses?

Non, je pense qu'ils ont déjà de quoi s'occuper et qu'ils ne souhaitent pas y ajouter quoi que ce soit. Ce n'est pas la tasse de thé de tout le monde. J'ai récemment lu un livre qui soulignait le fait qu'il y avait au moins deux types de personnes, et certaines ne sont simplement pas sociables de cette façon-là.

Il semblerait que certaines personnes n'ont plus le choix si elles veulent rester dans la course.

Dans certains milieux professionnels, oui, mais si vous ne faites pas partie de ces milieux, alors c'est un choix.

Vous êtes très souvent connectée et productive dans votre travail...comment gérez-vous le temps que vous passez sur vos écrans?

J'ai toujours été comme ça.J'ai toujours été du genre à essayer de nouvelles choses, et à les mettre sur de nouvelles plateformes. Ça n'a jamais changé. Ça n'a pas été changé par de récentes innovations. Je vous rappelle que mon université se situait dans la rue où vivait Marshall McLuhan, un expert en la matière. Et s'il était encore en vie, il nous en expliquerait les implications...

Un livre de Dave Eggers est sur le point d'être publié, sous le titre The Circle (Le cercle). Il explique les implications.

La vérité c'est que je ne sais pas faire beaucoup de choses sur mon smartphone. Je pourrais gérer mon courriel sans téléphone, mais c'est déjà installé. Toutes ces choses ont rendu la journée de travail plus longue pour beaucoup de gens et le besoin de répondre très insistant. Du style: "Je n'ai pas reçu de réponse à mon courriel. Pourquoi?" "L'as-tu reçu?" "Tu m'entends?"

Avant ça, on avait le fax. Dans un sens, le fax était plus facile à gérer. Mais encore avant on avait le téléphone et les gens y passaient des heures,comme moi en ce moment. Et fut un temps où les entrevues par téléphone n'existaient pas parce que ça ne se faisait pas. Et c'est ainsi que sont apparues les tournées littéraires. Les auteurs voyageaient de ville en ville à la rencontre des médias locaux, c'était bien avant les festivals d'auteurs ou les dédicaces de livres dans les magasins. Le but était de rencontrer les médias locaux, parce que les entrevues par téléphone n'existaient pas. Imaginez un peu.

Vous êtes très présente sur Twitter. Est-il vrai que vous n'y passez que 10 à 20 minutes par jour?

Quelque chose comme ça. J'ai vais quand j'en ressens l'envie. Parfois c'est dans un aéroport. Parfois c'est dans un train, parfois c'est dans une chambre d'hôtel.

Essayez-vous de vous y consacrer à un moment précis de la journée?

Non, rien dans ma vie ne se passe à un moment précis de la journée. Qu'il s'agisse d'écrire ou de laver mes vêtements, je ne fais rien comme ça.

Donc vous êtes multitâche?

Non, je suis capricieuse et facilement distraite.je n'aime pas faire plusieurs choses à la fois. Quand je fais quelque chose, j'aime m'y consacrer entièrement.

Mais je ne suis pas vraiment efficace dans quoi que ce soit. Je fais juste ce que j'ai à faire. Et si je le fais de plus en plus, je deviens meilleure. Je crois qu'on appelle cela l'éthique du travailleur des années 50. Désolée.

Avez-vous l'impression de devoir vous réserver du temps pour vous déconnecter?

Non, je me dis "maintenant je vais lire un livre." Donc je lis le livre, et je ne le lis pas tout en lisant mon courriel...

Je suis d'avis qu'il serait génial de lancer une sorte de Camp de lecture dans lequel, comme on déchargeait son arme en entrant à Dawson City, on éteindrait son téléphone en entrant au camp...une semaine, pendant laquelle on ne ferait rien que lire des livres.

Vous méditez?

La méditation. Ça fait partie des choses que je devrais faire. Le problème de la méditation c'est que je m'endors la plupart du temps, parce que je le fais mal. "C'est très bon pour toi, il y a tellement de choses qui sont bonnes pour toi!" Je devrais faire toutes ces choses, mais je ne les fais pas! Plus tard, à un moment, quand j'aurai le temps.

Avez-vous des conseils pour mieux gérer les réseaux sociaux?

Mon meilleur conseil c'est de ne pas le faire si on n'aime pas ça, à moins que ce ne soit nécessaire pour le travail, et si vous n'aimez pas ça, mais que votre travail l'exige, peut-être devriez-vous changer de travail. Si vous n'êtes vraiment pas fait pour ça, ça va...

Considérez-vous la technologie comme à la fois bonne et mauvaise, ou neutre?

On utilise le mot technologie pour désigner la technologie numérique. En réalité, la technologie c'est tout ce que nous faisons. C'est dans les âges primitifs, c'est dans les films muets. C'est dans la télévision en noir et blanc, ça va et ça vient, et chaque fois qu'une nouvelle technologie arrive, les gens sont d'abord hypnotisés puis ça devient la normalité. Ainsi lorsque la radio est arrivée, les gens étaient captivés. Ils pensaient que c'était la voix de Dieu leur parlant de l'intérieur d'une boîte. Quand la télévision est arrivée, ils s'asseyaient autour du poste avec leurs repas, la famille entière bouche bée, regardant tout ce qui pouvait bien être diffusé. Impossible de changer de chaîne parce qu'il n'y avait qu'une seule chaîne, et ils étaient captivés. Quand le cinéma est arrivé, les gens s'y rendaient 3 à 4 fois par semaine. C'est ainsi, ça va et ça vient, nous découvrirons ce qui nous est nécessaire, et nous jetterons le reste.

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