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Daguestan : un baril de poudre sous les Jeux olympiques

08/10/2013 12:29 EDT | Actualisé 07/12/2013 05:12 EST
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Models and German athletes hold the German flag as they present the official German olympic team's outfit for the next Olympic wintergames in Sotchi, during a fashion show at the Duesseldorf fair ground, western Germany, on October 1, 2013. AFP PHOTO / PATRIK STOLLARZ (Photo credit should read PATRIK STOLLARZ/AFP/Getty Images)

Le choix d'une ville pour l'organisation de Jeux olympiques fait rarement l'unanimité. Cela dit, force est de constater qu'à quatre mois de l'ouverture des Jeux d'hiver de Sotchi en février 2014, les organisateurs, malgré les moyens qu'ils se sont donnés, n'ont pas réussi à faire disparaître les nombreux doutes, les questions et les inquiétudes.

Un texte de Jean-François Bélanger

Nombreux critiques se sont fait entendre au cours des dernières années sur le choix d'une ville au climat subtropical pour organiser des jeux d'hiver; sur le risque de pénurie de neige; sur le fait qu'il fallait tout construire à partir de zéro, cette ville ne disposant d'aucune installation de calibre olympique; sur les dépassements de coûts faramineux (la facture dépasse déjà les 50 milliards de dollars, soit quatre fois le devis initial); sur les graves conséquences écologiques de cet immense chantier de construction; sur les conditions de travail des ouvriers du chantier et sur l'éviction forcée de centaines de familles pour faire place aux stades et arénas.

Il est une autre question, évoquée moins souvent, mais qui inquiète bien davantage : la question de la sécurité. Et pour cause. Sotchi se situe à un jet de pierre des zones les plus troublées, les plus instables, les plus dangereuses de Russie : la Tchétchénie et le Daguestan.

Une région dangereuse

Rien qu'au Daguestan, petite république de 3 millions d'habitants, les affrontements entre militants islamistes et forces de l'ordre ont déjà fait plus de 200 morts et autant de blessés depuis le début de l'année.

À l'approche des Jeux, les autorités semblent en fait redoubler d'ardeur pour tenter de régler le problème par la force. Chaque mois qui passe, le macabre décompte des présumés islamistes tués lors d'opérations spéciales semble aller croissant. Non seulement les unités antiterroristes ne font pas dans la dentelle, mais beaucoup d'organisations de défense des droits de la personne les accusent de procéder à des exécutions extrajudiciaires.

« Notre constitution ne semble pas s'appliquer ici », affirme Elena Denisenko, de l'organisme Memorial. « Où est passée la présomption d'innocence? Si une personne a commis un crime, il devrait y avoir une enquête, un processus judiciaire, un procès en bonne et due forme. Mais ici on ne voit jamais ça. »

La représentante de Memorial parle aussi de punitions collectives, citant les nombreux biens détruits sans compensation et le harcèlement dont sont victimes les familles des présumés islamistes.

À Bouïnaksk, nous avons rencontré Zoulaïkha Karanayeva, mère de Khan Karanayev, un jeune militant islamiste tombé dans la clandestinité il y a deux ans. Zoulaïkha affirme qu'en mai dernier, les forces de l'ordre ont détruit à l'explosif sa maison, sous prétexte de déminage.

« Quand ils sont partis, ils ont accroché la photo de mon fils devant la maison. Comme pour dire que ce qui nous arrive, c'est à cause de lui », nous a dit Zoulaïkha.

Entre deux sanglots, cette mère de famille nous avait dit s'inquiéter du sort de son jeune fils de 18 ans, disparu dans la forêt sans laisser de traces. Elle nous avait dit ne pas comprendre les raisons qui avaient au départ poussé « un bon musulman » comme lui à prendre le maquis, à se rebeller contre les autorités. En revanche, elle était convaincue d'une chose : la méthode forte employée par les autorités était totalement contre-productive : « Ce genre de méthodes là, ça pousse les jeunes à se rebeller. Ça ne les incite surtout pas à revenir de la forêt. »

Trois mois plus tard, son fils Khan était tué lui aussi par les forces de l'ordre lors d'un assaut contre une maison de Bouïnaksk où il s'était réfugié avec neuf autres militants. Tous ont été tués.

Mais pour chaque présumé militant islamiste ainsi éliminé, combien d'autres ont pris le maquis à leur tour, choqués par un sentiment d'injustice, par une corruption endémique, par un taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne russe et des salaires plus bas de moitié? Le sentiment d'un avenir bouché est très répandu chez les jeunes, ce qui en fait des proies faciles pour les prêcheurs islamistes extrémistes qui les font rêver de djihad, selon Siville Novruzova, membre de la Commission d'état pour la réadaptation des islamistes repentis.

Siville a joint la commission après la mort de son jeune frère Ramil, tué lui aussi lors d'une opération antiterroriste, motivée par le désir d'éviter à d'autres le sort réservé à son frère. Trois ans plus tard, le bilan est mitigé, selon elle. La commission gouvernementale n'a permis la réinsertion que d'une trentaine de jeunes militants. Selon Siville, une crise de confiance entre les deux parties et un manque de volonté de la part des autorités seraient en cause.

« Si on veut que les jeunes reviennent, il faut leur promettre une amnistie, dit-elle. Et il est important que l'on traite bien les premiers qui reviennent de la forêt, si on veut convaincre les autres de suivre. »

Aujourd'hui, Siville Novruzova consacre ses énergies à la prévention et à la sensibilisation auprès des jeunes de sa région. Cette mission qu'elle s'est donnée après la mort de son frère Ramil, elle la sait à long terme.

Comme pour donner un sens à sa vie... dans une région du monde qui n'en a plus beaucoup.

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