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Anticosti, l'île aux cerfs déchirée par le pétrole

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ANTICOSTI
AFP

PORT-MENIER - Au détour d'un chemin louvoyant dans les conifères, cinq têtes de puits affleurent: des milliards de barils de pétrole ont été découverts à Anticosti, île mythique du golfe du Saint-Laurent dont la poignée d'habitants se déchire désormais sur son avenir.

Casquette "Pétrolia" sur la tête, Denis Duteau se dirige vers les tuyaux qui sortent de terre lorsqu'il pointe des traces fraîches dans la terre retournée du chantier: des orignaux sont récemment passés. Ce territoire en compte 400, mais surtout 200 000 cerfs de Virginie, et avec une constellation de rivières sauvages et de canyons majestueux, tout amoureux de la nature est au paradis.

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À deux pas des empreintes, cinq tubes sont les seuls témoignages des opérations d'exploration menées l'été dernier, censées reprendre pour une production d'ici trois à quatre ans.

Ce n'était "pas une grosse machinerie" qui a percé la roche jusqu'à 800 m pour y prélever des carottes et sonder la nappe phréatique. Il s'agissait juste "d'une petite foreuse minière", décrit M. Duteau, 38 ans, ancien maire de l'île et maintenant lobbyiste pour la société d'exploration pétrolière Pétrolia.

Le sous-sol d'Anticosti regorge de quelque 40 milliards de barils d'un pétrole d'aussi bonne qualité que celui de la Mer du Nord, selon les trois groupes pétroliers impliqués. À 110 dollars le baril actuellement, le trésor de cette île au climat sub-boréal, prisonnière de la banquise plusieurs mois par an, divise les 216 habitants de Port-Menier, l'unique village. Ici tout le monde se connaît, est identifié à un clan et a un avis sur la question.

Denis Duteau en sait quelque chose. Son embauche par la société pétrolière avec laquelle il traitait quelques mois plus tôt en tant qu'élu lui a valu d'être vilipendé, sur l'île et sur les réseaux sociaux. "Je ne suis pas sur Facebook ni Twitter, ça tombe bien", tente-t-il de relativiser, déplorant le manque d'engagement communautaire de la majorité de ses ex-administrés, ceux-là même qui l'accusent de comploter sur le sort de l'île.

En train de fumer sur le patio d'une cabane de chasse surplombant un lac que traverse tranquillement un castor, Marc Lafrance confie son dégoût: "Le recrutement de Duteau a été la goutte qui a fait déborder le vase".

anticosti

En même temps, soupire ce farouche opposant au pétrole, "ça devient fatigant de se chicaner avec les gens avec qui tu vis, on est 200 sur l'île ...".

Tête de pirate et regard déterminé, il travaille sur une pourvoirie, l'un des camps isolés dans la forêt destinés aux 4 000 chasseurs fortunés qui chaque automne viennent vivre ce qui pour beaucoup constitue un rêve.

Le tourisme estival étant marginal, la majorité des Anticostiens tirent leurs revenus de la chasse et de la pêche. La véritable richesse de l'île, c'est le cerf, présent sur le sceau de la municipalité, le logo du parc naturel et dans tous les congélateurs.

Pour M. Lafrance et d'autres, l'exploitation pétrolière aura des conséquences néfastes sur son environnement, d'autant qu'il faudra procéder à la fracturation de la roche-mère où est emprisonné le brut, une opération qui a mauvaise presse sur les deux rives de l'Atlantique en raison de son coût environnemental potentiel.

"S'il y a contamination des nappes phréatiques, ce sont les animaux qui n'auront plus d'eau potable. Ils ont droit eux aussi à une bonne qualité de vie!", peste M. Lafrance.

Le visage rougi par le soleil, Christopher, un vacancier venu camper avec sa femme et ses deux enfants, n'en revient pas: "Personne ne connaît cette île, c'est incompréhensible, tellement c'est beau". L'exploration pétrolière, il désapprouve: "Pourquoi prendre un tel risque? Un accident dans le golfe du Saint-Laurent serait dévastateur."

Convaincu que l'industrie pétrolière ne peut se conjuguer avec la chasse et le tourisme, Marc Lafrance se démène depuis trois ans pour alerter l'opinion publique. Recours devant les tribunaux, lettres au gouvernement, campagne sur internet, il se bat pour "que le Québec sache qu'Anticosti a déjà une économie de pêche et de chasse".

L'arrivée des groupes pétroliers intervient quand Port-Menier fait face à une situation économique et démographique très incertaine.

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En 20 ans, ce village créé au début du XXe siècle par le riche chocolatier français Henri Menier a perdu un quart de sa population. L'hiver, l'unique supérette de l'île est ouverte quatre jours par semaine, la station essence un jour sur deux et le centre de curling, unique lieu de socialisation, a brûlé il y a deux ans.

Pour ajouter à cette morosité, la société forestière locale a mis la clé sous la porte et ses propriétaires québécois cherchent un repreneur.

Dans ce contexte, les opposants à l'exploitation pétrolière craignent de laisser passer la dernière chance.

"C'est essentiel pour la survie du village qu'il se passe quelque chose", résume Martine Leboeuf. Employée de banque, pompier volontaire et administratrice de la radio communautaire de l'île, cette mère de famille s'est rendu en juillet en Alberta.

L'Association québécoise des fournisseurs de services pétroliers et gaziers avait invité 13 Québécois dans la province riche des troisièmes réserves mondiales de brut, afin de les rassurer sur les systèmes de fracturation permettant d'extraire du gaz et du pétrole de schistes.

"Ni pour, ni contre" avant de partir, Mme Leboeuf est désormais favorable "mais pas à n'importe quelles conditions, on doit être organisé" pour s'assurer que les villageois tirent un maximum de bénéfices de l'exploitation.

"C'est la lueur d'espoir que je vois pour que notre vie s'améliore", ajoute Denise Ouellet, une autre Anticostienne.

Face à ce discours économique, d'autres résidents craignent surtout "de perdre (leur) liberté", telle Micheline Léveillée, employée sur un camp de chasse. Si loin dans le golfe du Saint-Laurent, au milieu des éléments, "le système ne nous atteint pas ", explique cette Anticostienne, convaincue toutefois que plus rien ne peut arrêter l'industrie pétrolière.

Pourtant, elle n'échangerait pour rien au monde cette vie d'isolement et de frugalité, en osmose avec la nature, cette vie à part qui ne doit pas être si éloignée de l'esprit pionnier des colons qui peuplèrent la Nouvelle-France il y a 400 ans.

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