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Que penser d'une intervention militaire en Syrie?

27/08/2013 04:07 EDT | Actualisé 26/10/2013 05:12 EDT

La possibilité que des pays occidentaux lancent des frappes aériennes contre la Syrie semble sur le point de se concrétiser, si l'on en croit les plus récentes déclarations faites par les gouvernements américain, britannique et français.

Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), répond à quelques questions que soulève cette approche.

Pourquoi opter pour des frappes militaires maintenant, alors que le conflit, en cours depuis deux ans et demi, a déjà fait quelque 100 000 morts?

Je pense qu'il y a deux réponses. La première, c'est que « les images tuent », dans les deux sens du terme. Ça a fait beaucoup de dommages, cette attaque chimique [alléguée, NDLR]. Plus de 350 personnes ont été tuées, et le fait que des enfants aient été tués là-dedans, c'est toujours quelque chose qui change quelque peu l'allure des événements.

La deuxième raison, c'est la crédibilité du président Barack Obama. C'est quand même lui qui a dit, il y a un an, que s'il y avait une attaque chimique « majeure » selon sa propre évaluation, il y aurait certainement une ligne rouge de franchie et une réplique américaine. On y est.

Comment légitimer une telle intervention, alors qu'elle ne sera pas avalisée par le Conseil de sécurité de l'ONU, en raison des votes russe et chinois?

Selon moi, ça va beaucoup ressembler à l'intervention au Kosovo, en 1999. Les États-Unis, l'OTAN, étaient alors intervenus sans l'accord de l'ONU, parce que les crimes contre l'humanité étaient jugés tellement épouvantables que le droit international avait été violé. Les États-Unis avaient pris sur eux la responsabilité éthique et morale d'une telle intervention, sans le soutien de la Russie et de la Chine. En fin de compte, c'est le même scénario qui se répète aujourd'hui.

Barack Obama aura cependant beaucoup plus de difficultés à justifier cette intervention auprès de la population américaine qu'auprès de l'opinion publique internationale, pas parce que les Américians ne sont pas dégoûtés par les images d'horreur, mais parce qu'ils craignent de s'embarquer dans un bourbier comme en Irak, sans que l'on ne connaisse la stratégie de sortie et ce qu'il adviendra du régime du président Bachar Al-Assad.

Que peut-on espérer accomplir avec de telles frappes?

C'est à mon avis le plus grand risque de toute cette opération, qui pourrait se traduire par des frappes de missiles de croisière pendant quelques jours. Est-ce que vraiment ça va ébranler le régime, le faire changer d'attitude, de comportement? Je ne suis pas sûr du tout. Je poserais la question au président Obama : quel est votre deuxième plan, advenant que le premier ne fonctionne pas comme vous le souhaitez?

C'est pour ça qu'aux États-Unis, plusieurs responsables parlent aujourd'hui « d'actes punitifs ». On verra si le comportement du président syrien risque beaucoup de changer par la suite, surtout qu'il recevra encore l'aide et l'appui de la Russie, de la Chine, de l'Iran et du Hezbollah libanais. Ça fait beaucoup de monde pour l'appuyer.

La Syrie risque de répliquer à cette possible intervention. N'y a-t-il pas un risque d'embrasement régional?

On peut penser d'abord qu'il va y avoir un nouveau déplacement massif de populations. Tout dépend encore de la nature du plan. Si on lance des missiles de croisière, on peut imaginer que certains vont tomber à Damas, notamment sur des édifices gouvernementaux, des bases militaires, des sites de défense antiaérienne. Mais le problème en Syrie - et beaucoup plus qu'en Libye d'ailleurs - c'est que ces sites sont souvent situés dans des villes, donc au milieu de la population civile. Pour moi, c'est donc le premier grand risque : le déplacement de populations. J'ai peine à croire qu'un tel plan ne puisse être accompagné d'une protection humanitaire.

Ensuite, il y aura la réaction de Bachar Al-Assad. À mon avis, il va rester tranquille deux jours, et vous allez voir les réactions ensuite. Et c'est là que tout le problème va se reposer. Qu'est-ce qu'on fait une fois que la première punition n'a peut-être pas fonctionné aussi bien qu'on le souhaite?

Les pays qui participeraient à cette intervention devront donc assumer un coût militaire, mais aussi un coût en termes d'aide humanitaire?

Bien sûr! Parce qu'il va falloir protéger une partie du territoire syrien. Plus d'un million de Syriens, voire davantage, se sont déjà réfugiés en Turquie, au Liban, en Jordanie, mais la population déplacée à l'intérieur du territoire syrien est l'autre grand problème. J'ai beaucoup de misère à croire qu'on n'a pas envisagé une enclave - un peu comme on l'a fait en Bosnie au milieu des années 90 pour protéger une population en déroute. Des frappes aériennes seraient déjà plus crédibles si elles s'accompagnaient de la délimitation d'une telle enclave et d'une zone d'exclusion aérienne pour les avions et les hélicoptères de l'armée syrienne. Reste à voir ce que choisira Barack Obama.

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