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15/08/2013 05:42 EDT | Actualisé 15/10/2013 05:12 EDT

Égypte: au moins 578 morts après la dispersion des pro-Morsi (EN DIRECT/VIDÉO/PHOTOS)

La dispersion sanglante mercredi par l'armée et la police des manifestants pro-Morsi au Caire et les violences qui se sont propagées ensuite dans tout le pays ont fait 578 morts, dont 535 civils, a annoncé jeudi le ministère de la Santé.

Détaillant ce bilan, le ministère a précisé que 228 personnes avaient péri sur la seule place Rabaa al-Adawiya, principal point de rassemblement occupé depuis près d'un mois et demi par les partisans du président islamiste Mohamed Morsi destitué et arrêté par l'armée le 3 juillet.

En outre, 90 ont péri dans la dispersion de l'autre sit-in pro-Morsi au Caire. Selon les autorités, 43 policiers ont également été tués mercredi dans la journée la plus meurtrière depuis la chute de Moubarak.

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"Mon mari avait 48 ans, il me laisse seule avec nos cinq enfants", lâche Oum Abdallah qui se recueille sur la dépouille de son mari, tué mercredi dans le sanglant assaut des forces de l'ordre contre les partisans du président islamiste déchu Mohamed Morsi.

Devant elle, le cadavre, enroulé dans un linceul blanc sur lequel est inscrit au marqueur noir "Mohsen Radi", repose sur le sol d'une morgue improvisée dans la mosquée al-Imane, à quelques kilomètres de la place Rabaa al-Adawiya, principal rassemblement des pro-Morsi dispersé mercredi. Selon un bilan officiel, 228 personnes y ont péri.

En sanglots derrière son niqab, elle pointe un doigt vengeur vers le ciel quand elle explique qu'il a été touché "à l'épaule et à la poitrine par les balles de la trahison".

Sa fille, également vêtue du voile intégral, tente de la réconforter. "Son sang n'aura pas coulé en vain, nous continuerons. Si l'un de nous meurt, un autre naîtra pour le remplacer", lance-t-elle.

Derrière elles, des haut-parleurs diffusent des versets du Coran et des prières résonnent pour que "les traîtres et les assassins" soient jugés.

Au milieu des rangées de corps drapés de linceuls blancs tachés de sang, un homme passe pour asperger les cadavres de désinfectant, tandis qu'une femme agite un bâton d'encens pour tenter de disperser l'odeur nauséabonde. Un peu plus loin, un homme dispose des blocs de glace autour des dépouilles.

Saïd Khaled Abdel Nour, 32 ans, montre l'une d'elles. "C'est le frère de ma femme. Il est mort à 22 ans en essayant d'empêcher les forces de sécurité de mettre le feu à des corps". "Je suis heureux de me trouver ici au milieu de ces gens qui iront tous directement au paradis. Leur sang maudira Sissi et ses soldats", lance-t-il, faisant référence au chef de l'armée, le général Abdel Fattah al-Sissi, nouvel homme fort de l'Egypte depuis la destitution le 3 juillet de M. Morsi.

A l'extérieur de la mosquée, des processions scandent la profession de foi musulmane "Il n'y a de Dieu que Dieu" en escortant des cercueils de bois.

Autour d'eux, rien ne subsiste du village de tentes emporté par les bulldozers des forces de l'ordre mercredi matin.

Des images aériennes ont montré la place en feu dans la nuit, et jeudi, des hommes nettoyaient les débris de verres, les arbres arrachés et quelques objets abandonnés, tandis que l'armée tenait des barrages partout aux alentours.

Quatre bulldozers s'activaient à quelques mètres de la mosquée qui, il y a deux jours à peine, était encore le QG des derniers dirigeants des Frères musulmans --la confrérie de M. Morsi-- ayant échappé à la vague d'arrestations des nouvelles autorités installées par l'armée.

Dans les rues attenantes à la place, des résidents expliquent à l'AFP qu'un mois et demi de sit-in n'était plus tenable.

La dispersion "devait arriver. Il n'y avait pas d'autres moyens", lance ainsi Omar Hamdi, 23 ans.

Mais pour Ali Abdelhaq, 57 ans, qui enjambe des débris de verres avec sa femme, la méthode des forces de l'ordre n'était pas la bonne.

"C'était une honte. Ils auraient dû s'y prendre avec plus de sagesse", dit-il, car, rappelle-t-il, "les gens ont choisi et élu un président. On ne peut pas jeter leur vote aux ordures comme cela".

Un peu plus loin, des badauds photographient avec leurs téléphones portables des carcasses de voitures et de véhicules militaires retournées, tandis que des résidents observent la scène depuis leurs balcons.

L'une d'elle, Samira Zarei, 73 ans, dit qu'elle était effrayée par ce village de tentes installé par les pro-Morsi il y a un mois et demi.

"J'avais vraiment peur qu'ils attaquent les maisons. On entendait des tirs, je n'osais plus sortir. Je suis restée chez moi avec ma belle-soeur", dit-elle à l'AFP.

Pour elle, les Frères musulmans sont des "traîtres", mais le bain de sang qui a suivi leur dispersion jette une ombre de taille sur le futur du pays.

"Jamais de ma vie je n'aurai imaginé qu'un Egyptien tuerait un autre Egyptien avec autant de facilité", lâche-t-elle.

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Dans la nuit, des images aériennes ont montré le village de tentes des pro-Morsi sur la place Rabaa al-Adawiya en feu, une scène impressionnante et totalement inédite dans la capitale égyptienne.

Jeudi matin, de la fumée s'échappait encore du campement réduit à néant où quelques personnes tentaient de sauver les derniers objets épargnés par les flammes.

La mosquée Imane, épicentre de la contestation et QG des derniers dirigeants des Frères musulmans n'ayant pas encore été arrêtés par les autorités, avait brûlé, a constaté un photographe de l'AFP.

Une centaine de cadavres dans des linceuls blancs y étaient alignés au sol tandis que des volontaires tentaient d'établir la liste des noms des victimes.

Des dizaines de personnes, le visage couvert pour se protéger des odeurs, venaient identifier leurs proches. Parmi eux, une femme a affirmé à l'AFP se recueillir sur la dépouille de sa fille. Une autre a crié d'horreur en découvrant un corps calciné sous un linceul.

C'est de cette mosquée que doit partir le défilé auquel appellent les Frères musulmans jeudi après-midi.

Éviter "la guerre civile"

L'intervention des forces de l'ordre et le bain de sang qu'elle a déclenché ont suscité l'indignation à travers le monde, la communauté internationale, qui avait tenté une médiation pour éviter ce bain de sang, condamnant un "massacre" et certains mettant en garde contre "la guerre civile".

Le bilan officiel fait état de 525 morts -- 482 civils et 43 policiers -- et plus de 3 500 blessés dans tout le pays. Selon le chef des services d'urgence égyptiens 202 personnes ont péri sur la seule place Rabaa al-Adawiya.

Les Frères musulmans, eux, évoquent 2 200 morts et plus de 10 000 blessés.

Dans le pays, où les Egyptiens étaient descendus en masse dans les rues fin juillet pour "donner mandat" à la toute-puissante armée afin d'en finir avec le "terrorisme" en référence aux milliers de manifestants pro-Morsi qui occupaient deux places du Caire depuis un mois et demi, plusieurs figures d'importance se sont désolidarisées de l'opération meurtrière.

Le vice-président Mohamed ElBaradei, prix Nobel de la paix qui avait apporté sa caution au coup de force des militaires, a démissionné, disant refuser "d'assumer les conséquences de décisions avec lesquelles il n'était pas d'accord". Avant lui, l'imam d'Al-Azhar, plus haute autorité de l'islam sunnite, avait condamné les violences.

Ces annonces ont mis au jour les profondes divisions au sein de l'attelage que l'armée tentait de préserver depuis son coup de force. Les faucons semblent désormais l'avoir emporté face aux partisans du dialogue, dont M. ElBaradei était le fer de lance.

Le journal britannique The Times écrivait ainsi que "la légitimité du régime de transition ne tient plus qu'à un fil", tandis qu'une partie de la presse américaine appelait le président Barack Obama à couper la substantielle aide --1,3 milliards de dollars-- à l'armée égyptienne.

La presse égyptienne, en revanche, largement acquise à l'armée, saluait, à l'image du quotidien gouvernemental Al-Akhbar, "La fin du cauchemar Frères musulmans", aux côtés de photos montrant des manifestants armés.

A l'étranger, le président français François Hollande, qui a saisi l'ONU, a dénoncé la "répression", appelant à tout mettre "en oeuvre pour éviter la guerre civile". Paris et Berlin ont convoqué les ambassadeurs égyptiens dans leur pays, tandis que le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a appelé le Conseil de sécurité de l'ONU à se réunir après ce "très grave massacre".

Le pape François a appelé à prier "pour la paix, le dialogue et la réconciliation" dans le pays où plusieurs églises ont été attaquées mercredi, les militants accusant les pro-Morsi de mener "une guerre de représailles" contre les coptes, dont le patriarche avait lui aussi soutenu la décision de l'armée de destituer M. Morsi, toujours retenu au secret.

La Chine, partenaire économique de poids de l'Egypte, s'est dite "très préoccupée" tandis que Moscou recommandait à ses ressortissants de s'abstenir de voyager en Egypte.

Avant mercredi, plus de 250 personnes avaient péri dans des violences en marge des manifestations rivales pro et anti-Morsi, essentiellement des manifestants islamistes.

Manifestations et répression en Égypte (14 au 16 août 2013)

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