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L'Inde enterre son système de télégrammes après 162 ans de loyaux services

12/07/2013 07:51 EDT | Actualisé 11/09/2013 05:12 EDT

"Venez. Nous vivrons tous en Inde". Ce message lapidaire, envoyé il y a 66 ans par la mère de Santosh Sharma juste après la sanglante partition du sous-continent, figurera bientôt au registre des reliques: l'Inde s'apprête à mettre fin au plus grand système de télégrammes au monde après 162 ans de loyaux services.

"Traverser la frontière, c'était risquer sa vie. Le télégramme était le seul moyen d'informer la famille, de lui envoyer des informations urgentes et de réunir" tout le monde, se souvient Santosh.

Seule de la famille à savoir lire et écrire, ce fut elle qui a rédigé la précieuse missive demandant à ses oncles de quitter le Pakistan nouvellement créé pour les rejoindre à New Delhi, leur permettant ainsi d'échapper aux violences religieuses qui firent des centaines de milliers de morts après la partition, la nuit du 15 août 1947.

Rendu obsolète par la révolution technologique, le télégramme s'apprête à disparaître officiellement le 15 juillet, emportant dans son sillage les légions d'employés à vélo chargés de les transmettre. Lundi étant férié en Inde, vendredi était le dernier jour possible pour utiliser ce service.

Avant l'arrivée des téléphones portables et d'internet, les télégrammes étaient le principal moyen de communication. En 1947, date de l'indépendance de l'Inde de l'ère coloniale britannique, 20 millions de messages avaient été envoyés.

En 2012, il n'y en avait plus que 40.000, qui émanaient principalement des services du gouvernement transmettant des messages administratifs dans des régions reculées de ce pays de 1,2 milliard d'habitants.

Les premières lignes télégraphiques furent posées par les Britanniques en 1851 à Calcutta, la capitale coloniale d'alors. Longues de 40 km, elles partaient du fleuve Hooghly et reliaient un port important du golfe du Bengale.

Au tournant du siècle, 200.000 km de fils avaient été déroulés.

Les messages, toujours délivrés en main propre, annonçaient des décisions de justice, des arrivées imminentes, des naissances, la météo, la guerre et la nouvelle la plus redoutée: la mort d'un proche.

Connu localement comme le "Taar" (fil), le service a aussi aidé la puissante entreprise commerciale Compagnie des Indes orientales à maintenir sa domination politique et militaire dans la région.

Lorsque les troupes indiennes se révoltèrent en 1857, faisant naître un vaste soulèvement contre l'administration coloniale, l'histoire raconte que le télégramme a joué un rôle crucial pour aider les forces britanniques à se mobiliser et reprendre le contrôle de la situation.

R.K. Rai, un télégraphiste à la retraite qui vit à New Delhi, se souvient de l'ambiance de ruche régnant dans son service avec des centaines d'employés tapant frénétiquement les messages en Morse, le code alors utilisé sur les machines.

"Le bureau ressemblait à une usine. Parfois, on avait l'impression de connaître la vie de nos clients; le mot "intimité" n'existait pour personne", confie-t-il à l'AFP.

M. Rai a pris sa retraite en 2006 mais il se rend encore parfois sur son ancien lieu de travail, le Central Telegraph Office, construit dans le plus pur style colonial dans le centre de la capitale fédérale.

Le département envoie aujourd'hui moins de dix messages par jour en moyenne, même si la récente annonce de sa fermeture a suscité chez certains une subite envie d'envoyer un ultime message en guise de souvenir, pour 9 roupies par mot (11 centimes d'euros).

Après la fermeture des 75 bureaux encore ouverts et qui emploient moins de 1.000 télégraphistes, les employés seront transférés dans d'autres services du ministère des Télécommunications.

La fin du télégramme n'attriste pas M. Rai, qui préfère utiliser son téléphone portable. "La communication est un jeu de vitesse et le plus rapide remportera toujours la partie. Il fallait bien que le système de télégrammes s'avoue vaincu".

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