NOUVELLES

Lac-Mégantic: des victimes racontées par leurs proches

11/07/2013 06:08 EDT | Actualisé 10/09/2013 05:12 EDT

LAC-MÉGANTIC, Qc - Après le choc, la colère et l'incompréhension, place au deuil. Les cérémonies commémoratives en l'honneur des victimes du déraillement ferroviaire de Lac-Mégantic se sont mises en branle jeudi soir avec une célébration privée à l'église Sainte-Agnès, où les familles et les proches pouvaient se recueillir à l'abri des médias et des quidams.

Dès vendredi matin, aux environs de 9 heures, la petite église ouvrira ses portes à ceux qui souhaitent envoyer leurs prières, allumer un lampion ou déposer des gerbes de fleurs. Une vigile à la chandelle doit également se tenir à la polyvalente Montignac, où sont toujours réfugiés une cinquantaine de sinistrés.

C'est ainsi le début d'un long processus de deuil dans la petite ville estrienne — et ils seront nombreux à devoir le traverser.

Louise Boulet est du nombre. Au lendemain d'une rencontre avec les autorités, lesquelles ont confirmé pour une première fois que les personnes disparues étaient considérées décédées, elle parle de sa soeur avec émotion, mais avec un aplomb désarçonnant. Ses grands yeux bleus s'embueront certes à quelques reprises, mais jamais elle ne montrera de signes de découragement ou de frustration.

Marie-France Boulet était la quatrième d'une famille de onze enfants. Elle avait quitté Lac-Mégantic dans la vingtaine pour aller explorer de nouveaux horizons du côté de Québec, puis de Montréal.

C'était jusqu'à ce que son inséparable de soeur Louise, de quelques mois son aînée, réussisse à la convaincre de rentrer au bercail en lui tendant un appât: elle lui vendrait sa petite boutique à un prix raisonnable.

Le 22 juillet prochain, Marie-France Boulet aurait célébré ses huit années passées à la tête de la boutique Mari Loup — une contraction de leurs deux prénoms —, un commerce de lingerie fine situé en plein coeur de la «zone rouge» du centre-ville.

«Je lui ai vendu son tombeau; c'est vraiment ce que j'ai fait. Aujourd'hui, j'ai une de mes soeurs qui pleure et je lui dis: 'Regarde, arrête de t'en faire Margot, moi c'est ben pire, c'est moi qui lui ai vendu son tombeau», lance Louise Boulet avec un rire nerveux.

Marie-France Boulet a toujours été coquette, même lorsqu'elle décidait de revêtir son costume de père Noël, lors des célébrations familiales. Avant de laisser son neveu et ses nièces s'asseoir sur ses genoux, elle n'oubliait jamais d'enfiler des gants de coton blanc assez longs pour éviter que les enfants ne voient les rides qui sillonnaient ses avant-bras.

«C'était la fille super perfectionniste. Une 'couette' de cheveux dérangée, elle pouvait prendre une demi-heure pour se l'arranger. Elle était fière», rigole sa soeur aînée.

Cette année, la famille Boulet devra trouver un autre père Noël. Et Louise Boulet devra, de son propre aveu, «faire le party pour deux» — histoire de pallier l'absence de sa frangine, morte à l'âge de 62 ans.

Marie-France Boulet a fréquenté pendant un certain temps un dénommé Richard Veilleux. Elle habitait à l'arrière du commerce et lui, au-dessus.

Le convoi de la Montreal, Maine & Atlantic Railway a fauché leurs deux vies dans la nuit de vendredi à samedi dernier.

Richard aurait célébré ses 64 ans le 13 juillet. Contrairement à son ancienne flamme, il avait des petits-enfants. Quatre trésors qu'il chérissait plus que tout et dont il a «profité au maximum pendant le temps qu'il aura eu», estime sa fille Sophie, qui a donné naissance à trois d'entre eux.

«Il était vraiment très présent. Il jouait au tennis avec les enfants, il allait les voir jouer au soccer, et à chaque fois qu'il les voyait, il leur achetait une crème glacée molle», relate-t-elle.

Sophie Veilleux a expliqué à ses bouts de chou âgés de neuf, six et quatre ans, qu'«il y a eu un gros feu, que grand-papa faisait dodo» et qu'il y a laissé sa peau.

Elle n'est pas la seule personne qui a eu la lourde tâche de tenter de trouver les bons mots pour annoncer la disparition d'un être cher à des enfants.

Les membres de la famille de Karine Champagne, qui se trouvait à quelques mètres de la boutique Mari Loup le soir fatidique, devront en faire autant.

Habituellement casanière, Karine avait fait exception à la règle ce soir-là et s'était rendue au populaire lieu de rendez-vous des Méganticois, le Musi-Café. Il faut dire qu'elle y allait pour souligner une occasion spéciale: le 37e anniversaire de naissance de son petit ami, Stéphane Bolduc.

Ils étaient ensemble depuis moins d'un an, mais c'était du sérieux, estime Sébastien Audet, un ami de Stéphane. Les tourtereaux appréciaient le plein-air, passant des week-ends en ski de fond ou alpin.

Ils ont vraisemblablement péri entre les quatre murs du Musi-Café, comme de nombreuses personnes qui étaient allées boire un verre avant d'amorcer le week-end.

L'ampleur de la tragédie qui a ravagé le centre-ville de Lac-Mégantic et bouleversé la vie de ses habitants aura un impact sur leur processus de deuil, selon le psychologue clinicien Christophe Herbert, spécialisé dans la prise en charge psychologique des personnes ayant vécu un événement traumatique.

«On voit ça souvent chez les victimes d’attentats ou d'accidents industriels. Ils ont besoin de savoir ce qui s’est passé, explique-t-il. Mais cela les empêche de vivre le développement normal du deuil et ils peuvent éventuellement développer des troubles de santé mentale, notamment un trouble de stress port-traumatique.»

Quatre nouveaux corps ont été découverts dans les décombres du centre-ville de Lac-Mégantic, faisant passer le bilan de la tragédie à 24 morts, ainsi que 26 personnes disparues et présumées mortes, a annoncé la Sûreté du Québec jeudi.

Le Bureau du coroner a par ailleurs annoncé qu'une première victime avait été formellement identifiée. Il s'agit d'Éliane Parenteau, âgée de 93 ans.

PLUS:pc