NOUVELLES

En Inde, les patients pauvres victimes de choix pour des essais cliniques

11/07/2013 11:53 EDT | Actualisé 10/09/2013 05:12 EDT

Niranjan Lal Pathak n'en crut pas ses oreilles lorsque le médecin d'un hôpital indien lui offrit de soigner gratuitement sa douleur au coeur. Cinq ans plus tard, la famille de ce gardien d'usine de 72 ans avoue ne pas avoir réalisé que l'hôpital allait l'utiliser pour tester un nouveau médicament... pour des troubles de l'anxiété.

En Inde où des millions d'habitants n'ont pas les moyens de se soigner, les plus pauvres sont une cible de choix pour des essais cliniques commandés par des groupes pharmaceutiques indiens ou étrangers qui sous-traitent les tests à des organisations de recherche peu scrupuleuses et non réglementées.

"On nous a dit que notre oncle allait être soigné selon un protocole spécial", dit à l'AFP le neveu de Niranjan, Alok Pathak, interrogé par téléphone depuis la ville d'Indone, la plus grande ville du Madhya Pradesh, dans le centre de l'Inde, où le vieil homme a été hospitalisé.

"Le docteur disait qu'on n'aurait pas à débourser un seul centime. Il y avait juste une condition: qu'on n'aille pas chez un pharmacien si jamais on était à court de médicaments et qu'on aille directement voir le médecin", poursuit-il.

La famille a déposé auprès de la cour suprême une requête en affirmant que le médicament testé était de l'Atopaxar, développé par la firme pharmaceutique basée au Japon, Eisai, et supposé lutter contre les troubles de l'anxiété.

Selon sa famille et une organisation de défense des droits de la santé, Swasthya Adhikaar Manch ("Plateforme pour les droits de la santé"), le patient n'aurait jamais accepté de subir cet essai s'il en avait été informé. Sa famille affirme en outre que les effets secondaires ont provoqué une détérioration des facultés mentales de Niranjan, aujourd'hui atteint de démence.

"Il nous reconnaît à peine. Sa vie est finie, tout comme notre espoir de le voir en bonne santé et à nouveau heureux", confie son neveu, la voix brisée par l'émotion.

La bataille juridique de cette famille est l'une des dizaines d'affaires portées devant la justice pour dénoncer la pratique de tests illégaux.

Un commerce en plein essor

De nombreuses personnes défavorisées en Inde servent de cobayes sans le savoir pour des essais de médicaments pour des compagnies indiennes ou multinationales qui les sous-traitent à des organismes de recherche non-régulés, selon les ONG.

Dans une déclaration à l'AFP, la présidente de l'Association indienne pour la recherche clinique, qui représente les professionnels du secteur, assure pour sa part que "les essais cliniques en Inde, comme dans le monde entier, sont gouvernés par les mêmes normes qui stipulent comment les essais doivent être pratiqués, avec les patients au centre des préoccupations".

Pratiquer des essais cliniques est une étape obligatoire et très coûteuse pour les firmes qui doivent ensuite prouver aux autorités de régulation que les traitements n'ont pas d'effets secondaires et peuvent être commercialisés.

Selon la Confédération indienne de l'industrie, les groupes pharmaceutiques économisent 60% des coûts en faisant tester en Inde de nouveaux médicaments. Dans ce pays émergent, le marché de la recherche médicale a bondi de 12,1% en 2010-11, avec un chiffre d'affaires de 485 millions de dollars (376 millions d'euros), selon un rapport du groupe de recherche, Frost and Sullivan.

Cette étude, publiée en juillet l'an dernier, estimait que l'industrie allait atteindre le milliard de dollars d'ici 2016.

Mais la bataille de la famille de Niranjan, qui a débuté en février l'an dernier, a aidé à mettre en lumière les nombreuses affaires de patients abusés par des médecins accusés de connivence avec des groupes pharmaceutiques.

"Il doit y avoir un certain sens de la responsabilité. Les êtres humains sont traités comme des cobayes", dénonçaient deux juges de la Cour suprême dans une déclaration rédigée l'an dernier.

Dans l'affaire de Niranjan, l'hôpital incriminé, le Maharaja Yashwantrao Hospital, affirme que le médecin qui l'a soigné lui a administré le médicament sans autorisation et qu'il a depuis quitté l'établissement. Le groupe Eisai, lui, s'est refusé à commenter en indiquant ne pas pouvoir répondre à des enquêtes sur des cas particuliers.

"Eisai entreprend toutes ses activités en adhérant aux normes légales et éthiques les plus élevées", a-t-il dit dans un courrier électronique à l'AFP.

Laxisme en Inde

Selon un militant des droits en matière de santé, Amulya Nidhi, le manque de strictes régulations est une aubaine pour les firmes.

"En Europe et aux Etats-Unis, les lois sont assez strictes. L'Inde, en revanche, est une destination moins restrictive pour les essais cliniques parce que les régulateurs manquent de pouvoir", dénonce ce membre du groupe Swasthya Adhikaar Manch.

Cette organisation, qui lutte au nom des victimes de tests, affirme que la plupart venaient à l'hôpital pour des traitements bénins et qu'ils ont été utilisés sans leur consentement.

"Souvent les boîtes de médicaments ne précisent pas que ce sont des prototypes et les gens vulnérables sont employés comme des rats de laboratoires", souligne-t-il.

Face aux critiques, le gouvernement est en train d'amender une vieille loi sur les médicaments pour imposer une plus grande responsabilité aux firmes et introduire des comités d'éthique ayant la charge de superviser les tests. Aucune échéance pour la mise en oeuvre n'a cependant été donnée.

En vertu de la loi, toute personne soumise à des essais cliniques ou sa famille doit pourtant recevoir des copies du dossier médical, du formulaire d'autorisation et une assurance responsabilité civile.

Sonia Shah, auteur d'un ouvrage intitulé "Les chasseurs de corps: tester les nouveaux médicaments sur les patients les plus pauvres au monde" ("The Body Hunters: Testing New Drugs on the World's Poorest Patients"), estime qu'il est impératif de trouver un équilibre entre les besoins fondamentaux de la recherche médicale et la protection des patients.

"Les hôpitaux qui manquent de moyens obtiennent un financement, une expertise médicale et bien souvent de nouveaux équipements lorsqu'ils mènent des essais cliniques. Les patients qui ne peuvent être suivis régulièrement peuvent avoir accès à des soins qu'ils n'auraient jamais eus", résume-t-elle.

"La question est de savoir si ces avantages sont plus importants que les risques".

abh/blb/cac

PLUS:afp