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<em>Sur la 175</em>, par Carl-Keven Korb, finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2013

08/07/2013 11:08 EDT | Actualisé 07/09/2013 05:12 EDT

Quatre jeunes passent en auto à hauteur d'un accident et, poussés par la curiosité, ne peuvent s'empêcher de regarder. Le regard du narrateur croise celui d'une blessée en train de mourir.

Fin de l'hiver, une journée vaguement grise. Route 175, dans le parc des Laurentides. Direction Québec, destination Montréal. C'était il n'y a pas si longtemps. Hier. Le malaise est vivace. Cette journée d'il n'y a pas si longtemps, ce sera toujours hier.

Je n'ai jamais eu d'accident dans le parc des Laurentides. Pas même un léger dérapage. Rien du tout. Je n'ai jamais eu d'accident dans le parc des Laurentides, mais presque chaque fois que je le traverse, je croise une ambulance. Il y a beaucoup d'accidents dans le parc des Laurentides. Si le parc avait son cimetière à lui, il y en aurait pour ne plus vouloir venir au Saguenay. Un champ de tombes genre cimetière militaire. L'image assommerait les voyageurs. Cette journée-là y aurait ajouté ses fantômes. Fin de l'hiver, sur la 175, direction Québec, je n'ai jamais su à quel kilomètre, un tronçon à cette époque toujours à deux voies. Encore un accident. Ça aurait pu être moi. Ça aurait pu être nous. Mais non. Une autre fois peut-être.

L'embouteillage. À perte de vue, au-delà du tronçon pourtant très long, des véhicules bloqués. Jean-Marc au volant, Étienne à son côté, moi et Mat à l'arrière. Nous attendions tous les quatre, coincés dans la Corolla, mais pas du tout ennuyés. Nous n'en étions encore qu'au début du voyage; nous étions montés sur des ressorts. Notre compagnie mutuelle, celle d'un disque de The Black Dahlia Murder dans le tapis et puis des cigarettes à la chaîne, ça allait bien. Tout en déconnant sur tout et rien, nous nous demandions, chacun pour soi, ce qui avait pu se passer à l'autre bout de la file. Peut-être un dépassement téméraire? Peut-être un idiot avec des pneus d'été? Peut-être de l'ivresse au volant? Peut-être de la pure et dure fatigue? Peut-être un suicide? - oui, il est des gens qui se suicident en fonçant à cent quarante à l'heure sur un poids lourd. Ce n'est pas le parc qui a inventé ça, mais ça s'y produit.

Toujours l'embouteillage. L'attente s'éternisait, mais nous ne nous ennuyions toujours pas. L'excitation palpitait juste sous la surface de cette journée vaguement grise, la traversait, bombardait les choses, et on ne s'en formalisait pas. On déconnait dans l'habitacle, on fumait; on attendait que ça passe et on avait le rire facile.

À un moment, j'ai perçu un mouvement du coin de l'œil. Un homme se tenait devant ma portière. Il a cogné contre la vitre, doucement; je l'ai baissée.

- Scuse… J'te voyais fumer… T'aurais-tu une cigarette?

Il était tout sourire. Je le lui ai rendu, sans réfléchir.

- Ah pas d'trouble.

Il voulait payer.

- Laisse.

Il m'a jasé température, m'a remercié et s'en est allé, sa cigarette aux lèvres. Plusieurs personnes étaient sorties de leurs véhicules. Se dégourdir les jambes, s'étirer, respirer et discuter un coup. Pisser. C'était surréaliste, mais nous n'étions pas au courant. Plus loin, sur la route, des mondes s'effondraient, s'étaient déjà effondrés. Mat est sorti lui aussi, je l'ai vu jaser avec un type. Ils ont ri, je ne sais pas de quoi. C'était horrible, mais nous n'étions pas au courant.

Je n'y ai pas songé sur le coup, mais j'allais souvent y réfléchir, plus tard. Réfléchir à ces sociétés morbides que ne manquent jamais de créer les tragédies publiques, lorsque le flot de passants anonymes se métamorphose en une foule fébrile, voire ivre de sensations; l'accident magnétise et l'on accourt se saouler, sans même penser à mal; s'instaure une fraternité autrement impossible où, sans pour autant se réjouir du malheur en cause, les esprits s'harmonisent - le désastre comme agent de cohésion.

L'embouteillage s'est dissout sans prévenir. Nous avons perçu un mouvement confus, à l'avant. Les gens ont abandonné immédiatement leurs conversations et se sont précipités vers leurs véhicules respectifs; le charme était brisé. Nous sommes tous redevenus des étrangers, et la colonne s'est mise en branle, lentement mais sûrement.

À pas de furet, nous arrivions à la hauteur de l'accident. Nous regardions - nous ne pouvions pas nous en empêcher - nous regardions et le cœur nous battait la cage - est-ce qu'il va y avoir du sang? Est-ce qu'on va voir un cadavre? Est-ce que l'auto est en miettes ou enfoncée? - nous regardions, le cœur nous battait la cage, mais ce n'était pas exactement de l'appréhension, plutôt de l'excitation. De menus débris jonchaient déjà la chaussée. Il y avait des signaleurs, des voitures de la SQ, on distinguait le toit d'une ambulance.

Puis nous y étions.

Légèrement en travers de la route, une fourgonnette éventrée, presque sectionnée.

Jean-Marc a instinctivement baissé le volume, sans raison, comme lorsqu'on cherche une adresse. Mon regard a croisé un signaleur, un bout de carcasse de voiture, plus loin vers la forêt, puis je l'ai aussitôt vue. Elle. Tout à côté, encadrée par deux ambulanciers, à moitié sanglée sur une civière au sol, traversée de violents tremblements. Sa tête en sang tournée vers moi. Et ses yeux. Ses grands yeux bleus et intelligents, brillants d'un étonnement inouï, l'étonnement comme jamais je n'aurais cru le rencontrer un jour. Je n'essaierai pas d'expliquer ce qu'elle a pu ressentir ou penser. Elle était en train de mourir sur la chaussée devant un défilé obscène d'inconnus. Je n'essaierai pas d'expliquer. Je ne sais pas. Nous sommes passés devant. Ça n'a duré que quelques secondes, six, peut-être sept. C'est long. Ces quelques secondes, ce sera toujours hier.

Ça nous a soufflé l'excitation hors du crâne.

Le silence dans l'habitacle. Le ronflement feutré du moteur. Le disque de The Black Dahlia Murder tout simplement arrêté, je n'ai pas vu par qui, je n'ai pas remarqué. J'étais ailleurs. J'étais dans les yeux de l'inconnue agonisante. Elle va peut-être s'en sortir, que je me suis dit, y sont rendus loin, en médecine, fait que elle va peut-être s'en sortir. J'ai pleuré des larmes de glycérine sur elle, mon souvenir d'elle, sur le manque d'imagination qui a fait battre mon cœur devant sa tragédie - et celle des autres que nous n'avions pas vus. J'ai eu un choc. Ça s'était formulé avant que j'y pense. Les autres! Ça devait être une famille, ça, il devait y avoir d'autre monde… Mat a brisé le silence qui nous faisait tourner la tête :

- Fuck, hein…

- Ouais…

C'était sorti de moi, malgré moi. « Ouais… »

- Fuck.

J'avais honte.

En dépassant la dernière voiture de la SQ, une autre carcasse. La seule cause qui ne m'avait pas traversé l'esprit était étendue sur l'accotement, les yeux révulsés, le corps ouvert, désarticulé : un orignal.

- Hostie d'orignaux, a soufflé Étienne.

Nous avions honte.

Nous avons repris la route.

À l'arrivée à Québec, le malaise ne passait toujours pas. La 175 nous roulait toujours dessus. Nous avons fait un arrêt à Stoneham, puis nous avons filé directement à Montréal. Nous avions l'impression d'être partis depuis des lunes; nos ressorts s'étaient cassés. Nous avons remis la musique. C'est la seule qui a parlé tout le long de la 20. Sur la 20 aussi, la 175 nous roulait dessus. Puis nous avons passé la fin de semaine chez des amis, tout s'est déroulé comme prévu. Nous sommes allés voir un show à l'Underworld, nous avons fait la fête, nous avons passé un après-midi à traîner dans les librairies de livres usagés. Le goût de rire nous est revenu - mais, en nous couchant, aux petites heures, c'était elle que nous voyions, la femme de la 175, son étonnement devant la mort.

Puis nous avons quitté Montréal. Je n'ai rien à en dire. J'ai dormi durant presque tout le trajet du retour. J'ai noyé mon malaise dans un sommeil sans rêves.

Au Saguenay, chez moi, la première chose que j'ai faite, ça a été de lire le journal, celui du lendemain de l'accident. La première page titrait bêtement Horreur dans le parc. Horreur dans le parc. Qui l'aurait cru, finir comme un vers de mauvais haïku sur les tables des salons et les comptoirs des cafés, finir comme une vague indifférence dans la brume matinale, machinale - et dans l'air du parc, sur la 175, le souvenir des cris, de la tôle froissée et du sang, bien à l'abri des consciences. « Le conducteur de la fourgonnette a été transporté d'urgence à Québec. On ne craint pas pour sa vie. » L'euphémisme médiatique d'usage, qui n'exclut pas la tétraplégie. Elle, elle était bien morte. « La jeune femme a été transportée à l'hôpital où son décès a été constaté. » Peut-être morte carrément sur la chaussée, peut-être dans l'ambulance. Qu'est-ce que ça change? Ça ne change rien, mais je me le demande quand même, maintenant encore. Plus le temps passe, plus le souvenir de son regard m'échappe. Il est encore vif, mais je le sens s'éteindre à petit feu. Je ne sais pas pour les autres. Il faudra que je leur en parle - ou pas. C'est peut-être mieux ainsi. Elle. Il m'arrive encore de m'endormir devant ses grands yeux bleus et intelligents, devant leur étonnement inouï. Ça passera. Je crois que ça passera. N'empêche, le malaise est vivace.

Véritable tremplin pour les écrivains canadiens, le Prix du récit Radio-Canada est ouvert à tous, amateurs ou professionnels. Il récompense chaque année les meilleurs récits originaux et inédits soumis au concours. Le gagnant reçoit 6000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, une résidence d'écriture de deux semaines au Centre Banff, en Alberta, et son texte est publié dans le magazine enRoute d'Air Canada et sur radio-canada.ca. Les finalistes reçoivent chacun 1000 $ offerts par le Conseil des arts du Canada, et leur texte est publié sur radio-canada.ca. Le nom du gagnant du Prix du récit Radio-Canada 2013  sera dévoilé le 22 juillet.

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