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Les Mohawks ont une longue tradition de monteurs de charpente et de ponts

30/06/2013 05:33 EDT | Actualisé 30/08/2013 05:12 EDT

MONTRÉAL - John McGowan n'est pas peu fier du travail qu'il a effectué au One World Trade Center, à New York.

«C'était une belle journée, le ciel n'aurait pas pu être plus clair», décrit celui qui faisait partie de l'équipe des monteurs de charpente d'acier de Kahnawake qui ont contribué à l'installation de la flèche au sommet de l'édifice, le mois dernier.

Âgé de 48 ans, M. McGowan fait partie d'une famille de monteurs de charpente. Son père et son grand-père ont travaillé sur le premier World Trade Center. Il est venu aider en 2001, après l'effondrement des tours jumelles, et il y a quatre ans, il a commencé à travailler sur le One World Trade Center. Il pratique ce métier depuis 31 ans.

«C'est le plus haut bâtiment qu'on ait construit», dit-il. « En fait, c'est le plus haut bâtiment de l'hémisphère nord.»

Les gens de Kahnawake sont très fiers de leurs concitoyens qui exercent ce métier dangereux. Le grand chef du Conseil de bande de Kahnawake, Michael Ahrihron Delisle Jr, se fait le porte-voix de cette fierté. «Ça veut dire beaucoup pour notre communauté», dit-il.

«Nos hommes, nos pères, nos oncles et nos frères ont travaillé sur le premier World Trade Center et leurs fils, petits-fils et neveux sont venus après les attentats du 11 septembre pour aider, nettoyer et retrouver des survivants», explique-t-il.

En effet, les Mohawks de Kahnawake sont des monteurs de charpente d'acier depuis plus d'un siècle.

Selon Pierre Trudel, un anthropologue de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) qui écrit pour la revue «Recherches amérindiennes au Québec», les Mohawks de Kahnawake sont devenus des monteurs de charpente métallique en 1886, quand la Société du pont Dominion (Dominion Bridge Co) a commencé la construction du pont Saint-Laurent, qui devait traverser le fleuve Saint Laurent entre Montréal et Kahnawake. La société avait promis des emplois d'ouvriers aux Mohawks en échange de l'utilisation de leurs terres.

Mais rapidement, l'entreprise s'est rendue compte que les Mohawks voulaient travailler en hauteur. Ces métiers étaient les plus dangereux, mais aussi les mieux payés.

«Nos hommes ont une aisance naturelle à travailler et à se déplacer sur des structures en acier, la Dominion Bridge Co l'a reconnu. C'est comme ça que notre modeste histoire a commencé», raconte le grand chef Delisle.

Le journaliste et écrivain Joseph Mitchell a préfacé le livre «Pardon aux Iroquois» avec son étude sur les Mohawks monteurs de charpentes métalliques, écrit en 1949. Il cite un fonctionnaire de la Dominion Bridge Co., qui explique dans une lettre combien les Mohawks étaient agiles.

«Ils grimpaient sur les travées et se promenaient là-haut aussi calmes et posés que le plus expérimenté de nos riveteurs», écrit le fonctionnaire.

«Ils semblaient immunisés contre le bruit du rivetage qui vous transperce et qui est souvent suffisant à rendre malade et nauséeux les travailleurs débutants.»

Par la suite, les Mohawks ont créé des équipes de riveteurs. Chaque équipe formait un apprenti jusqu'à ce qu'une nouvelle équipe soit créée.

Mais quand le pont de Québec en construction s'est effondré en 1907, 96 travailleurs sont morts et 35 d'entre eux étaient des Mohawks de Kahnawake.

«Leurs tombes sont marquées avec des croix formées de morceaux de poutre en acier», écrit M. Mitchell.

Cet accident aurait pu les décourager, mais au contraire, de plus en plus de Mohawks ont rejoint les équipes de rivetage.

«Ils étaient attirés par le danger et le prestige associé au métier», explique le professeur Trudel.

Après l'accident, les femmes mohawks ont demandé à leurs maris de se séparer en de plus petites équipes et sur des chantiers différents. Elles ne voulaient plus qu'ils soient tous sur le même pont en même temps. C'est à ce moment qu'ils ont commencé à travailler sur tout type de structure d'acier.

Dans les années 1930 et 1940, les Mohawks ont traversé la frontière et ont commencé à travailler aux États-Unis, notamment à New York, attirés par le boom de la construction.

M. Mitchell écrit que les équipes de Kahnawake ont notamment travaillé sur le pont Georges Washington, l'Empire State Building, le Daily News Building, le bâtiment de la Banque de Manhattan et le pont Henry Hudson.

Au cours des 20 dernières années, des femmes de Kahnawake se sont jointes aux équipes de rivetage.

Il y a encore près de 200 Mohawks qui se rendent à New York toutes les semaines.

«C'est encore une grande part de l'économie de Kahnawake, peut-être pas autant qu'il y a 100 ans, mais il y a toujours de nombreuses familles et de nombreux hommes qui voyagent toutes les semaines et contribuent non seulement à notre économie, mais à l'économie de New York», dit le grand chef Delisle.

«Ils manquent à la communauté quand ils ne sont pas là, mais ils finissent toujours par revenir», dit-il.

M. McGowan fait l'aller-retour à New York toutes les semaines. Il y reste parfois également pour travailler la fin de semaine. «C'est dur d'être loin de sa famille, on attend avec impatience le vendredi pour rentrer à la maison», dit-il.

Les monteurs de charpente n'installent plus leur famille à Brooklyn, explique M. McGowan, parce que l'autoroute permet désormais de rentrer rapidement.

Il peut sembler inattendu que les Mohawks soient devenus des monteurs de charpente métallique.

Mais ce n'est pas si différent du commerce de fourrure qu'ils faisaient auparavant: de petites équipes d'hommes traversaient de longues étendues en canot. C'était tout aussi loin, et tout aussi dangereux.

«Ils suivent le même schéma», explique M. Trudel.

«Ça fait partie de notre histoire, nous avons toujours voyagé là où se trouve le travail», rappelle le grand chef Delisle.

L'immigration aux États-Unis est également plus facile pour les Mohawks.

Le traité Jay, signé en 1794 entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, accorde un droit particulier aux Indiens d'Amérique. Ce traité a été codifié par les États-Unis dans la loi sur l'immigration et la nationalité.

Les Amérindiens nés au Canada sont autorisés à entrer aux États-Unis pour y travailler, y étudier, y prendre leur retraite ou pour immigrer, selon le site de l'ambassade des États-Unis à Ottawa.

«Traverser la frontière n'est pas un problème», dit M. McGowan.

La personne doit apporter la preuve de ses origines américaines. Or, la communauté de Kahnawake a ses origines dans des villages au nord et à l'ouest de New York. Des missionnaires jésuites français les ont persuadé de s'installer au Québec dans la seconde partie du 17e siècle, écrit Mitchell.

«Nous ne sommes ni Canadiens ni Américains, ils reconnaissent à un certain degré la question de la double citoyenneté. Nous n'avons jamais eu à demander une carte verte ou un statut de résident pour pouvoir travailler à New York», dit le grand chef Delisle.

Le pont sur lequel tout a commencé en 1886 s'appelle le pont Saint-Laurent. Il est toujours utilisé par le Canadien Pacifique.

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