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11/06/2013 09:17 EDT | Actualisé 12/06/2013 10:44 EDT

L'Éthiopie fait le pari des énergies vertes (VIDÉO)

E. Leroux-Nega

Depuis le début des années 2000, l’Éthiopie expérimente un développement inédit dans son histoire. Ne pouvant compter sur le pétrole ou sur le charbon pour soutenir sa croissance, le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique a trouvé dans les énergies vertes le moyen de produire sa propre électricité.

Tournoyant à vive allure, les pales de grands moulins à vent modernes découpent le ciel bleu. Une aberration visuelle dans ce paysage montagneux du nord de l’Éthiopie fait de champs labourés au buffle, de maisons de pierres sommaires et où l’empreinte de la technologie est aussi rare que les voitures qui traversent la région. Lancé en 2009, le projet de parc éolien d’Ashegoda, situé dans le Tigray, est le premier du genre à voir le jour en Éthiopie.

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Depuis, une autre ferme éolienne, celle d’Adama, est sortie de terre à quelques dizaines de kilomètres de la capitale Addis-Abeba. Et le gouvernement aurait pour «plus de 3 000 mégawatts de projets éoliens dans les cartons, soit dix fois le potentiel d’Ashegoda», selon Romain Pélissier, directeur du site d’Ashegoda pour le constructeur français Vergnet.

Pour l’Éthiopie, l’éolien est loin d’être une aventure solitaire dans l’univers des énergies renouvelables. Il fait partie d’un plan global de développement des énergies vertes, incluant l’hydroélectricité (qui fournit déjà plus de 90 % de l’électricité du pays et dont on estime le potentiel total à près de 45 000 MW), la géothermie (5 000 MW) et, dans une moindre mesure, l’énergie solaire. Au total, le gouvernement éthiopien a accordé plus de dix milliards de dollars américains d’investissements à l’exploitation de ces énergies dans son dernier plan quinquennal de transformation et de croissance (GTP). Et cela sans compter les cinq milliards investis pour la construction du Millenium Dam.

Nécessité au développement

Si l’Éthiopie a décidé de miser sur les énergies renouvelables, c’est moins par souci environnemental que par nécessité. Le développement fulgurant qu’a connu le pays depuis 2004 (avec un taux de croissance au-dessus de 10 % jusqu’à 2010) s’accompagne d’une demande grandissante en énergie. Demande que le gouvernement souhaite satisfaire à tout prix, de peur de freiner le pays dans son élan.

L’Éthiopie fait toutefois face à un retard majeur en terme d’infrastructures de distribution électrique. Dans un pays encore principalement rural, c’est moins de 20 % de la population qui aurait actuellement accès à l’électricité, selon les évaluations internationales. L’État œuvre ainsi d’arrache-pied pour combler le retard, érigeant des milliers de kilomètres de lignes chaque année. C’est le reflet d’une volonté réelle de l’État de généraliser l’accès à l’électricité, d’après Didier Grébert, directeur de l’Agence française de développement (AFD) en Éthiopie : «Les prix sont maintenus extrêmement bas, parmi les plus bas du monde, pour permettre aux Éthiopiens de se connecter et de faire le choix de l’électricité, souligne M. Grébert. Et en même temps, le gouvernement considère que c’est un avantage économique pour les entreprises et que ça va favoriser l’industrialisation du pays.»

Sans ressources fossiles significatives dans son sous-sol, ni accès à la mer pour en importer à coût raisonnable, l’Éthiopie n’a pas d’autre choix que de se tourner vers les énergies renouvelables pour produire cette énergie. Une évidence que l’ancien premier ministre Meles Zenawi avait clairement exposée en 2012 lors du Forum mondial de Davos. «De mon point de vue, l'Afrique n'a pas d'autre option que de suivre la voie du développement durable. Nous devons nous adapter», avait-il soutenu alors.

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Avec l’achèvement prochain des barrages Gibe III et IV sur la rivière Omo et du Millenium Dam sur le Nil bleu, l’Éthiopie compte également exporter une grande partie de cette électricité. Le plan final, explique Didier Grébert, étant de se positionner comme puissance continentale en terme de production d’électricité.

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L’Éthiopie se rêve leader africain en matière d’énergies vertes
L’éclairage de Didier Grébert, directeur de l’Agence française de développement à Addis-Abeba. Par Aimie Eliot

Le gouvernement éthiopien mise d’autant plus sur ces exportations électriques qu’il en a grandement besoin pour rééquilibrer sa balance commerciale déficitaire. Encore peu industrialisé et sans ressources naturelles majeures à vendre à l’étranger, le pays importe actuellement beaucoup plus qu’il n’exporte. «L’électricité fait partie d’une vision globale éthiopienne, explique Romain Pélissier. L’idée, à terme, c’est d’interconnecter l’Éthiopie au Soudan, à Djibouti et au Kenya, pour pouvoir exporter de l’électricité et faire entrer des devises». Des devises étrangères qui serviront à leur tour à financer les grands projets de développement du pays.

Les contrecoups sociaux et humains

Ce développement effréné ne se fait cependant pas sans heurts. L’impact de la construction des différents barrages sur la rivière Omo sur les populations autochtones vivant en bordure de la rivière inquiète les observateurs extérieurs. Au point que les grands bailleurs de fonds internationaux ont refusé de financer les projets. L’État s’en remet alors à ses propres ressources et aux fonds chinois.

Dans le cas de l’éolien, s’entendent les experts, l’impact est bien moindre et les bailleurs de fonds, qui ont cette fois répondu présents, ont insisté pour que les fermiers dont les terres ont été utilisées soient adéquatement indemnisés. Cependant, reconnaît Romain Pélissier, les populations locales n’ont fort probablement pas été consultées par le gouvernement éthiopien avant que le projet ne soit lancé. Tout au plus avisées.

De là à dire que l’État éthiopien ne prend pas en considération les populations locales, c’est un pas qu’il ne faut pas franchir selon le directeur de l’AFD. «Il y a la volonté de développer le pays et il y a les contraintes qui sont liées au respect des populations locales, indique-t-il. Le gouvernement est pris entre ces deux considérations et la tentation, pour des autorités qui veulent aller vite dans leur développement, c’est de privilégier l’intérêt général tel qu’ils le définissent et de dire : "Il faut qu’on le fasse, même s’il y aura des conséquences humaines et sociales au niveau local."»

Bien qu’ils saluent le développement du pays, les partenaires extérieurs s’inquiètent de l’empressement du gouvernement. Avec plusieurs milliards de dollars engagés simultanément dans différents projets, le risque est que l’Éthiopie vienne à manquer de capitaux pour les autres secteurs tels la santé et l’éducation. De plus, dans la course effrénée au développement que connaît le pays, la rapidité est parfois priorisée sur la qualité. Ce qui fait craindre que plusieurs installations, parfois bâties à tout va, soient à reconstruire d’ici quelques années.

À terme, conclut Didier Grébert, «le pari de l’Éthiopie est forcément gagnant. Dans un monde où les énergies fossiles vont devenir de plus en plus rares, l’avantage ira à ceux qui auront fait le choix des énergies alternatives».

Bref, le pari est le bon, reste maintenant à miser correctement.

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